
Photocontrôle : travailler le sol dans l'obscurité ?
E. Johnson - Ferme expérimentale de Scott
Problème
Beaucoup d'espèces de mauvaises herbes enterrées développent
un stimulus qui fait qu'elles dépendent de la lumière
pour leur germination. Cela a donné naissance au concept de photocontrôle,
(exclure la lumière pendant le travail du sol), comme manière
éventuelle de réduire la germination des graines de mauvaises
herbes. De nombreuses études ont été effectuées
sur le photocontrôle en Europe et Amérique du Sud, mais très
peu dans l'ouest du Canada. Nous avons examiné le potentiel
du photocontrôle dans l'ouest du Canada en faisant une revue
de littérature étendue pour déterminer s'il
était justifié de pousser davantage la recherche.
Contexte
Le sol contient une très importante quantité de graines
de mauvaises herbes. On estime qu'elle peut atteindre 137 000
graines par mètre carré. La densité et la composition
de la banque de graines sont très hétérogènes
dans un même secteur, sont étroitement liées aux antécédents
de culture de champ et seront également influencées par
les pratiques en matière de travail du sol, l'humidité
du sol et le type de sol. Dans les climats tempérés, la
plupart des graines sont dispersées vers la fin de la saison de
croissance. Les graines de mauvaises herbes annuelles de printemps doivent
éviter de germer au début de l'hiver. La germination de
fin d'été est empêchée par la dormance intrinsèque
des graines, la dormance photoinduite et, normalement, par les faibles
quantités d'eau disponibles. À mesure que l'automne progresse,
les basses températures viennent s'ajouter pour empêcher
la germination. Certaines graines deviennent dépendantes de la
lumière pour leur germination à partir du moment où
elles sont enterrées dans le sol. Les premières plantes
à émerger après qu'on ait dérangé
la végétation naturelle ou la couverture de plantes vivaces
proviennent des graines qui sont dormantes dans le sol plutôt que
de graines fraîchement dispersées. On a trouvé de
grandes quantités des graines viables de mauvaises herbes enterrées
dans le sol d'un champ en pâturage depuis six ans. Le travail
du sol a produit une importante poussée de germination pendant
les quatre semaines suivantes. Les graines déterrées avaient
un taux de germination faible dans l'obscurité, mais une seconde
exposition à la lumière vive pendant 90 secondes a suffi
pour causer la germination d'une importante proportion des graines. Le
stimulus lumineux provoqué par la perturbation du sol est un mécanisme
évolutionnaire important pour la survie des espèces végétales.
La perturbation du sol réduit la concurrence des plantes établies,
améliorant de ce fait les chances de survie de la jeune plante.
Ce besoin de lumière peut représenter un signal que la graine
est assez proche de la surface de sol pour avoir de bonnes chances d'émerger
avec succès. Le stimulus lumineux est transmis par un photorécepteur
perfectionné des plantes, connu sous le nom de phytochrome qui
est extrêmement sensible aux fluctuations de l'intensité
et de la qualité de la lumière. Le phytochrome fonctionne
à toutes les étapes du cycle de vie de la plante, acquérant
de l'information sur l'environnement lumineux et donnant à la plante
la capacité de s'adapter aux fluctuations de la lumière.
Les études ont démontré que le fait de travailler
le sol en l'absence de lumière peut réduire la germination
des graines de mauvaises herbes. On a réussi le photocontrôle
en travaillant le sol pendant la nuit ou en recouvrant l'outil à
l'aide d'un dispositif imperméable à la lumière.
La germination des mauvaises herbes qui suit le travail du sol à
la lumière est le résultat de l'exposition soudaine
à la lumière qui se produit au moment du passage, et non
pas de la lumière qui peut atteindre la graine après qu'elle
est déterrée. Dans les expériences où on a
labouré dans l'obscurité pour ensuite recouvrir les parcelles
de feuilles de plastique, on a observé un taux de germination des
mauvaises herbes semblable à celui des parcelles labourées
dans l'obscurité et non couvertes. Le travail du sol sans lumière
a généralement causé une réduction plus importante
du taux de germination des plantes dicotylédones et un impact moindre
sur les graminées. L'émergence de petites espèces
de mauvaises herbes latifoliées comme le chou gras, l'amarante
et la moutarde sauvage a été moindre dans les parcelles
travaillées la nuit, mais on n'a observé aucun effet sur
les grandes espèces latifoliées comme l'abutilon.
Cependant, une autre étude n'a trouvé aucun rapport entre
la taille des semences et l'influence de la lumière sur la
germination. Jensen a constaté que la germination des mauvaises
herbes suivant le travail du sol fait en plein jour était due à
une plus grande émergence de graines de mauvaises herbes provenant
de niveaux profonds où la lumière ne pourrait pas normalement
pénétrer. Le labourage de nuit peut également ralentir
le taux de germination des mauvaises herbes, permettant ainsi aux plantes
cultivées d'émerger avant l'apparition des mauvaises
herbes. Le moment, durant la saison, peut influencer le succès
du photocontrôle puisque beaucoup d'espèces connaissent des
périodes saisonnières de dormance. Une étude faite
au sud de la Suède a permis de constater que le travail du sol
de nuit était plus efficace en mai, moins efficace en avril et
août et inefficace en octobre. La réduction du taux d'émergence
des mauvaises herbes constatée dans cette étude était
faible, de 5 à 30 %. Le succès du photocontrôle
peut dépendre du type d'instrument de travail du sol utilisé.
Le labourage de nuit s'est révélé efficace
pour réduire le nombre de jeunes plants lorsqu'il était
effectué avec une charrue à versoirs, mais inefficace avec
un chisel. La charrue à versoirs déplace probablement vers
la surface un pourcentage plus élevé de graines photosensibles
profondément enterrées que le chisel. Les résultats
du photocontrôle n'ont pas été constants, avec
une réduction de la germination allant de nulle à 4 fois
dans certains cas. Dans d'autres études, on a rapporté une
diminution de la présence relative de beaucoup d'espèces
annuelles, le nombre absolu de mauvaises herbes dans les parcelles cultivées
à l'abri de la lumière étaient toujours beaucoup
trop élevé. La réponse contradictoire au photocontrôle
est probablement due à la complexité du processus de germination
des graines. En plus de la lumière, la dormance des semences de
mauvaises herbes peut également prendre fin à cause de la
fluctuation de la température du sol et du niveau de nitrates dans
le sol. En outre, certaines graines de mauvaises herbes perdent probablement
leur dépendance à la lumière avec le temps et il
peut y avoir des variations génétiques considérables,
au sein d'une même espèce de mauvaise herbe, au point
de vue de la réaction à la lumière.
Conclusions
La dynamique des réserves de graines de mauvaises herbes est affectée
par les pratiques agronomiques et les conditions de l'environnement
et du sol. Cultiver le sol dans l'obscurité a révélé
un potentiel intéressant dans quelques expériences ;
cependant, les résultats obtenus ont été contradictoires.
Il peut être intéressant, pour les producteurs biologiques,
d'évaluer cette méthode sur leurs propres fermes.
Cependant, ils ne devraient pas avoir d'attentes trop élevées
de succès.
Sources de financement
Fonds d'innovation en agroalimentaire
Canada-Saskatchewan
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