
Les négociants en céréales biologiques ne répondent pas à la demande
Malgré les avantages, peu de producteurs conventionnels sont prêts à passer
à un mode de production biologique
Peter Reschke, Ontario Farmer
Quels changements seriez-vous prêt à apporter, dans le cadre de vos
activités agricoles, pour empocher 700 $ par tonne de fèves de soja
la saison prochaine ? Seriez-vous prêt à utiliser uniquement des
moyens de lutte mécaniques contre les mauvaises herbes ? À dire
adieu aux engrais commerciaux ? À vous soumettre à une vérification
par un tiers ?
Si vous en avez déjà assez de cet article, rassurez-vous : vous êtes
comme la plupart des autres agriculteurs conventionnels. Et c'est précisément
ce qui inquiète les négociants en céréales biologiques de l' Ontario.
Frustrés par ce qu'ils considèrent être une pénurie chronique de céréales
biologiques, des négociants comme Tom Manley et Roger Rivest
frappent de plus en plus souvent à la porte des producteurs conventionnels.
Les réponses qu'ils obtiennent, malheureusement, ne sont pas toujours
favorables.
Bien qu'il puisse compter sur des fournisseurs dans 25 états américains
et quatre provinces canadiennes, Roger Rivest, de Great Lakes
Organic Inc. à Petrolia, soutient qu'il est loin de répondre à la demande
grandissante de ce marché en forte progression. Tom Manley, qui dirige
Homestead Organics à Berwick, estime quant à lui que l'approvisionnement
insuffisant nuit à la croissance de son entreprise : « Je
ne suis pas concurrentiel dans certains marchés. Et nous n'utilisons pas
notre infrastructure à sa pleine capacité. »
Dans le cas du soja, M. Rivest évalue présentement à 20 000 acres
la superficie de terres ensemencées de soja biologique.
« Je pourrais acheter la totalité de cette production à moi seul »,
déclare-t-il. Quant à M. Manley, il dit s'approvisionner en
Chine pour le soja et importer des wagons entiers de maïs des États-Unis.
Cette pénurie découle du fait que beaucoup d'agricultures ontariens hésitent
à entreprendre le virage bio.
Selon M. Rivest, la croissance, à court terme, viendra des agricultures
biologiques actuels : « Ces producteurs
connaissent bien leur métier. Ils sont de plus en plus dynamiques et sont
prêts à accroître la surface cultivée. » Cependant, M. Rivest
n'a que très peu d'espoir de rejoindre les producteurs conventionnels
: « Les agriculteurs plus âgés ne serons plus intéressés à passer
autant de temps sur leur tracteur. Ceux qu'on arrivera à convaincre, ce
sont les agriculteurs de 45 ans et moins. »
M. Manley ajoute qu'il a participé à plusieurs congrès
et expositions agricoles dans le but d'encourager les producteurs conventionnels
à se convertir au bio. Le cours peu élevé des marchandises conventionnelles
ne semble pas être un argument efficace. « Je
croyais que les choses changeraient quand le maïs atteindrait le prix
de 100 $ / tonne, mais ils ne veulent toujours pas se convertir. »
Hugh Martin, chef de la production biologique au ministère de l'Agriculture,
de l'Alimentation et des Affaires rurales de l'Ontario, témoigne de la
même résistance : « Ça me paraît
étonnant, compte tenu que les prix dépassent le double du cours des produits
conventionnels. » À l'heure actuelle, Homesteak Organics conclue
des ententes pour 2005 aux prix de 270 $ / tonne
pour le maïs, 700 $ / tonne pour le soja de qualité alimentaire,
650 $ / tonne pour les fèves de soja fourragères, 230 $ / tonne
pour le blé fourrager et 200 $ / tonne pour l'avoine.
Si cela ne suffit pas, qu'est-ce qu'il faut alors pour encourager les
producteurs à se convertir au modèle biologique ? MM. Manley et Rivest
pointent tous deux le gouvernement du doigt. « Le
gouvernement doit faire sa part et promouvoir le système biologique auprès
des autres producteurs », soutient M. Manley. Selon lui, le gouvernement
pourrait commencer par expliquer aux producteurs qu'il s'agit d'une excellente
occasion d'affaires à long terme.
À l'heure actuelle, le gouvernement consacre des fonds à la promotion
d'autres occasions, comme les exportations de produits agroalimentaires
et l'agrotourisme, rappelle M. Manley. Certaines de ces ressources financières
pourraient tout aussi bien être consacrées à la promotion de l'agriculture
biologique.
M. Rivest, quant à lui, estime qu'il est plus facile d'obtenir du financement
au Québec ou dans l'état du Michigan, qu'en Ontario. Il aimerait, lui
aussi, que le gouvernement fournisse son soutien sous la forme d'une assurance-récolte
et qu'il consacre une partie des sommes prélevées sur les ventes de soja
(dont certaines sortent des poches des producteurs biologiques) à la recherche
et à la promotion de l'agriculture biologique.
Le problème, selon M. Manley, résulte du fait que le gouvernement passe
à côté de la question essentielle puisqu'il considère la promotion du
modèle biologique comme une critique des méthodes conventionnelles. « Il
faut savoir faire la part des choses, poursuit-il. Le simple fait de promouvoir
l'agriculture biologique ne signifie pas que l'on considère que tout le
reste est néfaste. »
SANS AUCUN DOUTE, la demande des consommateurs pour les produits biologiques
progresse rapidement. M. Rivest estime que cette progression est en partie
attribuable à la façon dont les épiceries présentent ces produits dans
leurs étalages. De plus en plus, les produits biologiques sont présentés
avec les autres marques d'un même type de produit plutôt que relégués
dans des allées distinctes. Cette mise en marché se traduit par une augmentation
de la consommation, soutient M. Rivest.
Les consommateurs ne veulent pas être pris en flagrant délit ans une
« allée » biologique. Mais
ils n'hésiteront pas à acheter une boîte de jus de pomme biologique, par
exemple, si elle est présentée à côté des autres marques de jus de pomme.
« De plus, comme certains consommateurs
plus jeunes nourrissent leurs enfants de produits biologiques, cette préférence
sera transmise à la génération suivante, poursuit M. Rivest. La dynamique
est en train de changer, et ça créé une demande. »
La mise en marché des produits biologiques a également changé.
M. Rivest estime que 90 % des marchandises biologiques étaient exportées
sous forme de matières premières ou de produits finis il y a seulement
trois ans. Aujourd'hui, 50 % de ces marchandises sont destinées au
marché intérieur. « Dans quelques années,
ce sera 80 % des marchandises biologiques qui seront destinées à
la consommation au Canada », prévoit-il.
Pour quelle raison les producteurs conventionnels sont-ils si rébarbatifs
à l'idée de s'approprier une partie de ce marché ? D'abord parce
que la conversion nécessite un engagement à long terme avant d'obtenir
la certification et de commencer à vendre ses produits sur le marché biologique.
Il ne s'agit pas d'un marché de niche, précise M. Manley, mais d'une toute
nouvelle philosophie de travail : « On
ne peut pas se mettre au bio pendant quelques années, puis retourner au
système conventionnel. »
En revanche, la conversion n'est pas aussi onéreuse et difficile
qu'on semble le croire. La première étape consiste à établir un plan de
transition. Par exemple, les producteurs qui ont 300 acres pourraient
diviser cette superficie en trois. « Convertissez
les champs un à la fois, en commençant par le meilleur. » On
peut obtenir une certification biologique pour un champ moins de 36 mois
après la dernière application de produit chimique, explique M. Manley.
« Si votre dernière utilisation
de pesticides ou d'engrais chimiques remonte au mois de juillet, vous
avez déjà quelques mois de faits. Il ne vous faut plus que deux saisons
de gestion biologique. »
Les coûts associés à la période de transition (diminution du rendement,
prix conventionnels) constituent une des inquiétudes des producteurs.
M. Manley reconnaît que cette diminution de rendement existe, mais
soutient qu'elle est temporaire et souvent contrebalancée par la réduction
des coûts associés aux intrants. En fait, il estime que les producteurs
qui adoptent certains principes de la production biologique tout en écoulant
leurs produits sur les marchés conventionnels voient souvent une progression
de leur bénéfice.
Certains négociants de produits biologiques essaient d'atténuer les inconvénients
de la transition en offrant des contrats à prime pendant la période de
transition. M. Rivest, quant à lui, dit qu'il offre des prix au comptant
fixés entre le cours des marchandises conventionnelles et celui des marchandises
biologiques pour les produits issus de cultures transitoires. À l'heure
actuelle, par exemple, il paie 10,50$ pour un boisseau de fèves de soja
transitoires.
Les coûts de main-d'oeuvre constituent un autre élément dissuasif pour
certains. Cependant, M. Manley estime que cet obstacle est, lui aussi,
grandement exagéré : « La seule
différence, c'est que vous passez deux fois plus de temps sur votre tracteur
(pour effectuer le désherbage mécanique). Est-ce que ça vaut la peine
si vous obtenez le double des prix actuels ? Moi, je dirais oui. »
Il ne faut pas oublier que l'équipement évolue aussi. Les producteurs
biologiques utilisent aujourd'hui des outils plus grands et plus légers,
comme les sarcleuses à dents de 30 pieds de large. « On
peut couvrir une grande distance en peu de temps avec un tracteur relativement
léger. »
M. Martin précise que le site Web du ministère de l'Agriculture,
de l'Alimentation et des Affaires rurales de l'Ontario contient beaucoup
d'information pour quiconque songe à se convertir : « Je
leur suggère de faire une recherche sur Google avec "OMAFRA"
et "cultures biologiques". Ils ont alors accès à une foule de
ressources comme des fiches d'information et des renseignements sur la
commercialisation, sur les organismes de certification et les associations
de producteurs. En se joignant à une de ces associations, les débutants
obtiennent beaucoup d'information utile »
poursuit-il.
Selon M. Martin, la réussite dépend de chacun.
« Certains producteurs ont fait le virage bio sans problèmes. »
Cela dit, la transition demande une bonne dose d'engagement : « On
ne peut pas juste semer et attendre que ça pousse. Ça demande du temps
et un certain apprentissage. »
« C'est un choix de vie. »
Cet article a été initialement publié dans le numéro
du jeudi 8 février 2005 de la revue Ontario
Farmer.
© Copyright 2005, Sun Media Corporation. Reproduit avec la permission
de l'auteur.
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