
Compagnonnage douteux : un pilier de la lutte biologique ne fait pas
fuir les doryphores de la pomme de terre
Par Tara Moreau
Je viens de terminer ma maîtrise au Collège d'agriculture
de la Nouvelle-Écosse, où j'ai consacré deux ans
de recherche à un parasite agricole bien dérangeant : le
doryphore de la pomme de terre. En collaboration avec le Centre d'agriculture
biologique du Canada (CABC), j'ai évalué les méthodes
de lutte biologique contre cet insecte dans les cultures de pommes de
terre. Les résultats de mes recherches, qui m'ont beaucoup surprise,
seront peut-être décevants pour les jardiniers qui placent
beaucoup de foi dans le compagnonnage.
Je me suis rendu compte dès le début que cet insecte à
10 rayures et qui mange des feuilles, le doryphore de la pomme de terre,
est loin d'être une bestiole ordinaire. Sa capacité à
acquérir une résistance à presque tous les pesticides
utilisés contre lui, et sa distribution mondiale, en font l'un
des ravageurs de l'agriculture les plus connus dans le monde, et l'un
des types de parasites les plus populaires dans la documentation scientifique.
Mon
intérêt particulier portant dans l'étude de techniques
généralement recommandées du compagnonnage. Beaucoup
de publications consacrées au jardinage amateur et à la
production végétale biologique recommandent de semer des
plantes compagnes non-hôtes ou des herbes aromatiques afin de réduire
l'attaque des insectes. J'étais intriguée par ce concept.
La présence d'une plante non-hôte peut-elle réellement
éloigner le doryphore des plants de pommes de terre situés
à proximité? Existe-t-il un niveau invisible de communication
entre les plantes et les insectes dont les cultivateurs pourraient se
servir comme méthode plus naturelle de lutter contre les ravageurs?
L'un des plus grands défis auxquels j'ai fait face dans mon étude
du compagnonnage entre les plantes fut le manque d'informations sur les
variétés de plantes compagnes qui fonctionnent le mieux,
le nombre de plants requis pour avoir un effet et la manière d'organiser
les plantes compagnes parmi les plants de pommes de terre. Voilà
les questions auxquelles je souhaitais répondre.
En fouillant dans la documentation disponible, j'ai constaté que
le compagnonnage était un sujet controversé, dont les données
scientifiques contradictoires venaient à la fois soutenir et réfuter
l'efficacité. Une étude sur le doryphore a indiqué
que les sujets adultes étaient moins attirés par l'odeur
des plants de pommes de terre lorsqu'ils étaient cultivés
avec des plantes compagnes qu'en monocultures. Les chercheurs ont émis
l'hypothèse que l'odeur des pommes de terre était masquée
par l'odeur des plantes non-hôtes et que le comportement des doryphores
qui recherchent des plantes hôtes se trouvait perturbé par
la présence de plantes non-hôtes. D'autres chercheurs ont
démontré que les populations de doryphores étaient
inférieures dans les parcelles très diversifiées
par rapport aux parcelles moins diversifiées.
Afin de déterminer quelles plantes compagnes évaluer, j'ai
passé en revue des revues, livres et des sources d'information
sur Internet, afin de choisir les variétés qui sont les
plus généralement recommandés et qu'on peut cultiver
au Canada atlantique. J'en ai finalement choisi cinq : le haricot nain
(Phaseolus vulgaris, cultivar Provider), le lin (Linum usitatissimum.
cultivar Natasja), le raifort (Armoracia rusticana), le souci (Tagetes
patula, cultivar. Bolero) et la tanaisie (Tanacetum vulgare), qu'on voit
à droite. J'ai semé les plantes compagnes en serre au début
du printemps, afin d'obtenir de gros plants à transplanter dans
les parcelles de pommes de terre.
Pour
l'étape suivante de mon projet, je devais apprendre comment cultiver
des pommes de terre. Je n'avais aucune expérience préalable,
et j'ignorais la quantité de travail nécessaire, mais je
suis parvenue à mettre en place les parcelles nécessaires
à ma recherche. J'ai comparé des densités de doryphores
entre les parcelles de pommes de terres semées avec des plantes
compagnes et les parcelles de pommes de terre sans plantes compagnes.
Les résultats de cette étude de deux ans m'ont étonnée.
L'analyse des populations de doryphores a indiqué qu'il y avait
plus de doryphores dans les parcelles de pommes de terres semées
avec le lin, le souci et le raifort que dans les parcelles de pommes de
terre sans plantes compagnes. Je n'arrivais pas à y croire. Non
seulement la présence de ces plantes compagnes n'a pas diminué
la densité de doryphores, mais elle a favorisé l'augmentation
du nombre de doryphores! (Les parcelles avec les haricots et la tanaisie
n'ont révélé aucune différence avec les parcelles
témoins sans traitement.)
J'ai été étonnée d'apprendre que de tels résultats
n'étaient pas sans précédent dans ce domaine d'études.
Dans des épreuves évaluant le compagnonnage des rosiers,
les chercheurs ont démontré que les plantes compagnes ont
augmenté l'incidence de la présence de scarabées
japonais sur les rosiers.
Dans le cadre de cette recherche, j'ai eu l'occasion de parler avec beaucoup
de personnes qui ont connu du succès avec le compagnonnage et sont
convaincues de son efficacité. Cependant, ma conclusion générale
est à l'effet qu'un compagnonnage réussi dépend en
grande partie du type d'insecte ravageur et de plantes compagnes choisies.
L'utilisation des haricots nains, du lin textile, du raifort, du souci
et de la tanaisie comme outil de lutte biologique contre le doryphore
de la pomme de terre n'est pas recommandée et je crois que cette
étude soulève des inquiétudes au sujet de l'emploi
de plantes compagnes sans d'abord vérifier leur effet sur les ravageurs
visés.
Tara Moreau apprécierait recevoir vos commentaires ou questions
à ce sujet, par courriel, au t@lenouveaupauvre.net. Cet article a d'abord été publié dans Rural
Delivery, volume 29 no 2, juillet/août 2004.
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