
Sols 101
Par Av Singh, Ph.D.
Pour les agriculteurs comme pour les chercheurs, la fin de l'hiver est
le moment où le désir de travailler la terre commence à
nous démanger. Mais pendant que nous nous préparons à
une autre saison culturale, nous devrions peut-être prendre un peu
de recul et examiner de plus près ce dans quoi nous sèmeront
nos prochaines cultures : notre sol.
Tout commence avec la vie du sol. Il existe une incroyable diversité
d'organismes à ce niveau, partant des organismes unicellulaires
comme les bactéries, les algues, les mycètes et les protozoaires,
jusqu'aux organismes plus complexes tels que les nématodes et les
micro-arthropodes, ainsi qu'aux organismes visibles à l'il
nu comme les vers de terre, les insectes et les plantes. Un hectare de
sol arable contient approximativement une 1000 kilogrammes (kg) de vers
de terre, 2700 kg de mycètes, 1700 kg de bactéries, 150
kg de protozoaires, ainsi que 990 kg d'arthropodes et d'algues. Ces organismes
sont une partie intégrale des processus de l'agroécosytème.
Voici certains des rôles les plus importants des organismes du sol
:
· Le recyclage des éléments nutritifs - lorsque
les organismes consomment de la nourriture, ils vont - bien sûr
- excréter les déchets. Le " déchet " le
plus important pour la croissance de nos cultures est l'ammonium (NH4+).
Les organismes, incluant les racines des plantes, absorbent rapidement
l'ammonium et les autres éléments nutritifs disponibles.
Certaines bactéries du sol peuvent fixer l'azote atmosphérique
pour le rendre assimilable par les plantes, ce qui réduit notre
dépendance envers les sources extérieures d'azote.
· La rétention des éléments nutritifs - en
plus de minéraliser et de relâcher l'azote pour les plantes,
la vie dans le sol peut immobiliser ou retenir l'azote lorsque les plantes
ne sont pas en croissance rapide. Par exemple, l'azote emprisonné
dans la matière organique est moins mobile et moins susceptible
d'être lessivé jusqu'à la nappe phréatique
que les que les nitrates (NO3-) et l'ammonium (NH4+).
· Meilleure structure du sol - l'activité bactérienne,
la matière organique et les propriétés chimiques
des particules d'argile sont responsable de la création de micro-agrégats
à partir de particules individuelles de sol. Les vers de terre
et les arthropodes vont ensuite consommer ces agrégats et générer
de plus gros agrégats fécaux. Ces agrégats fécaux
font partie de la structure du sol. Les mycètes et les radicelles
des plantes vont se lier pour aider à stabiliser les plus gros
agrégats. Une meilleure stabilité des agrégats, avec
les tunnels des vers de terres et des arthropodes, augmente la porosité,
l'infiltration de l'eau et la capacité de rétention de l'eau,
réduisant donc les risques de lessivage des éléments
nutritifs.
· La suppression de maladies - un sol vivant contient de nombreux
organismes qui peuvent faire compétition aux organismes qui causent
des maladies chez nos plantes. Ces compétiteurs empêchent
les pathogènes du sol de s'établir sur la plante, se nourrissent
de pathogènes ou génèrent des métabolites
qui sont toxiques pour les pathogènes.
· La dégradation des polluants - Les organismes du sol
décomposent les composés organiques, incluant les fumiers,
les résidus végétaux et les pesticides, ce qui les
empêchent de rejoindre la nappe phréatique et de devenir
des polluants.
Comme il y a des milliers d'espèces et de souches d'organismes
vivant dans nos sols, il est difficile de n'en choisir que quelques uns
et de rendre justice à l'incroyable chaîne de vie qui existe
dans les sols, mais voici quelques organismes qui ont une importance particulière
et que plusieurs d'entre vous connaissez déjà :
· Les bactéries fixatrices d'azote (Rhizobium spp.) forment
des associations symbiotiques avec les racines des légumineuses,
comme la luzerne, le soya ou les haricots. Les bactéries colonisent
les racines de la plante en formant des nodules dans lesquelles la plante
fournit aux bactéries des composés organiques simples Ces
dernières vont, en échange, transforme l'azote atmosphérique
contenu dans l'air (N2) en azote assimilable par la plante. Les différentes
légumineuses ont généralement besoin de souches différentes
de Rhizobium.
· Les actinomycètes sont un groupe de bactéries
filamenteuses (structure semblable aux mycètes) qui décomposent
une vaste gamme de substances, mais qui sont spécialement importants
dans la dégradation de matériaux difficiles à décomposer,
comme la cellulose et la lignine (qui sont entre autres des constituants
du bois). Les actinomycètes sont responsables de la douce odeur
caractéristique de la terre, que l'on peut sentir après
un travail du sol. Ils sont également importants par leur production
d'antibiotiques, tant dans le sol que pour les humains.
· Les mycorrhizes sont des types de mycètes qui colonisent
les racines des plantes. En échange de carbone de la part des plantes,
les mycorrhizes aident à solubiliser le phosphore et à fournir
des éléments nutritifs (phosphore, azote, micro-éléments,
eau) à la plante. Les pratiques culturales affectent la formation
des mycorrhizes. Par exemple, les populations de mycorrhizes déclinent
dans les champs en jachère ou dans les champs qui sont cultivés
avec des plantes qui ne forment pas d'association avec les mycorrhizes
(par exemple le brocoli, le canola, l'épinard et la betterave à
sucre). De plus, le travail du sol fréquent et les fongicides à
large spectre réduisent la quantité de mycorrhizes.
· Les vers de terre n'ont probablement pas besoin d'introduction.
Ce sont d'importants décomposeurs de matière organique qui
améliorent la qualité du sol en augmentant l'aire de surface
de la matière organique, ce qui stimule la décomposition
microbienne. Ils améliorent la stabilité du sol, sa porosité
et sa capacité de rétention de l'eau en créant des
tunnels et des agrégats dans le sol. Les tunnels des vers de terre
augmentent l'infiltration de l'eau et l'aération du sol. Les sols
qui sont " travaillés " par les vers de terre peuvent
absorber l'eau à une vitesse 4 à 10 fois plus élevée
que les sols qui manquent de vers de terre. Le fumier laissé par
les vers de terre est essentiellement un canal d'éléments
nutritifs qui est excellent pour la croissance des racines. Finalement,
une activité bénéfique des vers de terre qui a récemment
retenue l'attention, est l'enfouissement des matières organiques.
En effet, dans les systèmes de travail minimum ou de travail réduit
des sols, les résidus de culture s'accumulent à la surface
du sol, ce qui fait augmenter les populations de vers de terre. Les vers
de terre vont chercher de plus en plus de résidus pour les amener
dans leurs tunnels, aidant par le fait même le mélange de
la matière organique avec le sol et réduisant l'incidence
de maladie en " volant " les résidus inertes aux organismes
pathogènes.
Alors, comment fait-on pour bâtir ou maintenir ce sol en santé?
La clé de la santé des sols est la matière organique.
Plusieurs facteurs affectent le niveau de la matière organique
dans les sols. Le facteur le plus important est la quantité de
matière organique ajoutée au sol, mais d'autres facteurs
entrent en compte, incluant l'humidité, la température,
le travail du sol, le niveau d'azote, les cultures et la fertilisation.
De bonnes températures et beaucoup de pluie contribuent à
la croissance rapide des plantes, mais ces conditions sont également
favorables à une décomposition rapide de la matière
organique. Donc, similairement, peu de pluie et de basses températures
vont ralentir la croissance des plantes, mais également la décomposition
de la matière organique.
Le travail du sol peut être bénéfique ou nuisible
à un sol biologiquement actif, dépendamment du type de travail
du sol et du moment de l'opération. Vous connaissez la charrue
à versoir? Et bien, une utilisation excessive de la charrue à
versoir a mené à des taux de matière organique de
moins de 1% (sols biologiquement morts) parce qu'elle enfouit les résidus
de culture et la couche de sol arable à une profondeur de 35cm
(14 pouces) où le manque d'oxygène empêche la décomposition
de la matière organique. Les outils et les systèmes de travail
peu profond des sols incorporent les résidus près de la
surface du sol (où il y a présence d'oxygène) et
accélèrent la décomposition.
Des applications excessives d'azote stimulent l'activité microbienne
des sols, ce qui, en contrepartie, accélère la décomposition
de la matière organique. Typiquement, les sols ont un ratio de
carbone sur azote (C/N) de 12/1, par contre des excès d'azote vont
abaisser ce ratio et déranger l'équilibre au sein des populations
de micro-organismes. Les populations de bactéries explosent lorsque
des sources d'azote inorganique sont utilisées excessivement et
même s'il y a une augmentation dramatique de la décomposition
de la matière organique, il peut ne pas y avoir assez de carbone
dans le système pour subvenir aux besoins de ces populations. Ensuite,
l'azote appliqué n'est plus recyclé vers les plantes et
devient sujet au lessivage. C'est pour cette raison que les engrais verts
et les fumiers compostés fonctionnent si bien : ils maintiennent
un ratio C/N idéal.
Alors, est-ce que ça vaut la peine de changer ses pratiques culturales
pour sauver ses sols? Regardons le problème de cette manière
: Disons que le pourcentage de matière organique de vos sols à
diminué avec le temps et que vous voulez l'augmenter. Il vous faudra
tout d'abord vous assurer que la quantité de matière organique
fournie à vos sols est plus grande que celle qui est " brûlée
". Mais il faut se rappeler que, généralement, 60 à
70% du carbone contenu dans les résidus organiques est perdu sous
forme de CO2 et que 5 à 10% est utilisé par les micro-organismes
qui décomposent les résidus organiques, ce qui ne laisse
que 20 à 35% du carbone pour faire de la nouvelle matière
organique. Ça prend 10 ans avant que cette matière organique
deviennent de l'humus, la substance que l'on recherche dans nos sols.
Donc, si vous ajoutez une tonne de résidus organiques, vous allez
n'avoir que de 200 à 300 kg (400 à 700 livres) de nouvelle
matière organique. Un % de matière organique pèse
25 tonnes par hectare
Vous pouvez donc constater qu'augmenter le
contenu de matière organique de ses sols est un processus plutôt
lent.
En conclusion, il est plus facile de stabiliser et de maintenir le taux
matière organique existant dans le sol que d'essayer de le ramener
à ce qu'il était avant
Et votre première action
à réaliser est de faire attention à la chaîne
de la vie qui existe dans vos sols.
Texte original de Av.
Singh, Ph.D., Centre d'agriculture biologique du Canada. Traduction et adaptation par Antoine Gendreau-Turmel, Centre d'agriculture
biologique du Québec.
English
|