
Serres et poules chauffantes
Par Rupert Jannasch
Le consensus apparent chez les experts en manière de ressources
à l'effet que les réserves de pétrole atteindront
leur sommet dans environ six ans me fait penser à un nouveau système
de culture inventé par un scientifique israélien. Il a fabriqué
une serre automatisée et hydroponique avec de la tôle et
du verre. Un peu plus grande qu'une roulotte de cantine, mais plus petite
qu'une moissonneuse-batteuse, la serre est conçue pour produire
suffisamment d'aliments pour une petite famille sans nécessiter
de terre ni de pétrole.
Son invention ne fonctionnait pas entièrement de manière
biologique, mais l'idée de cet homme était sur la
bonne voie. L'agriculture et le transport représentent la majeure
partie de la consommation pétrolière du monde et, tôt
ou tard, le mode de production des aliments que nous connaissons aujourd'hui
ne sera plus possible. L'agriculture biologique ne fait pas exception.
Comme elle emprunte son mode de fonctionnement de plus en plus au système
de production conventionnel, notamment les méthodes aberrantes
de transformation, d'emballage et de distribution, elle doit, de
toute évidence songer à mettre au point des solutions de
rechange.
L'une de ces approches consiste en l'intégration de
la culture en serre et de la production animale. Les chercheurs étudient
déjà l'utilisation du méthane provenant des
élevages intensifs pour chauffer des serres.
À plus petite échelle, il est plus efficace de loger les
animaux et les plantes cultivées dans le même bâtiment.
Les animaux produisent les nutriments nécessaires aux plantes sous
forme de gaz carbonique et de fumier riche en azote ainsi que de la chaleur.
Les animaux profitent de l'abri. De plus, un tas de compost produit de
la chaleur, tout comme des lapins ou des poulets.
À la ferme Solviva, de Martha's Vineyard au Massachusetts, Anna
Edey utilise cent poulets et 30 lapins angoras pour aider à chauffer
une serre de 3000 pi². Le soleil fait le reste. Les animaux sont
logés aux deux extrémités du bâtiment. Grâce
à des sacs d'eau accumulateurs de chaleur, les températures
de culture sont maintenues à 44 degrés Fahrenheit au minimum,
sans système de chauffage supplémentaire. Les légumes
frais sont récoltés toute l'année.
Un poulet produit environ huit BTU à l'heure par livre,
ou l'équivalent de deux gallons et demi de mazout par année.
Le niveau de gaz carbonique est environ quatre fois plus élevé
dans la serre chaude qu'à l'extérieur.
La réutilisation et le recyclage du carbone, des éléments
nutritifs et de l'énergie permettent d'obtenir un niveau
élevé d'efficacité biologique. Contrairement aux
systèmes conventionnels, les achats d'intrants sont minimes.
Les coûts de production devraient demeurer stables même lorsque
les prix de l'énergie augmentent parce que le soleil, les animaux
et les microorganismes effectuent la majeure partie du travail. À
petite échelle, cette méthode est accessible pour les producteurs
débutants avec accès limité aux surfaces cultivables
ou au financement.
Bien sûr, une telle exploitation nécessite beaucoup de travail
et une bonne dose de savoir-faire technique et scientifique. Par exemple,
il est nécessaire de réguler le niveau d'ammoniac libéré
par le fumier. Chez Solviva, on a résolu ce problème grâce
aux recherches effectuées au New Alchemy Institute (NAI) de Cape
Cod. Les chercheurs ont démontré que l'ammoniac peut être
évacué par les tuyaux perforés installés dans
le sol. L'ammoniac qui circule dans le sol humide, riche en carbone
et en microorganismes, est converti en azote sous forme de nitrate, précisément
ce dont les plantes ont besoin.
Il faut également équilibrer la production de gaz carbonique,
d'azote et de chaleur. Par exemple, au sud de la Nouvelle-Angleterre,
le chauffage d'une serre (avec compost seulement) nécessite un
demi-mètre cube de compost par 30 centimètres carrés.
Cependant, ce processus produit six fois plus de gaz carbonique et de
50 fois plus d'azote que ce dont les plantes ont besoin. Le NAI recommande
de baser la taille de l'unité de compostage au niveau optimal de
gaz carbonique. En d'autres termes, il vaut mieux sacrifier de la chaleur
et éviter de produire un excès d'azote.
Il y a certainement d'autres défis techniques, particulièrement
pour les installations à grande échelle. Cependant, si nous
sommes arrivés à traire une vache à l'aide
d'un ordinateur pour atteindre l'objectif douteux d'envoyer
des personnes au chômage, mettre au point une telle technologie
de serre intégrée devrait être un jeu d'enfant.
On ne devrait pas non plus négliger les difficultés relatives
à l'écoulement des surplus à l'extérieur
de la famille et du cercle d'amis. L'idéal, naturellement,
c'est d'avoir une clientèle régulière
qui veut acheter des produits en saison, un magasin local et un restaurant
prospère à moins d'une demi-heure de la ferme.
La clientèle d'Anna Edey, provenant de la région de Boston
et de New York appartient à la classe des biens nantis. Cela explique
peut-être les prétentions quelque peu douteuses qu'elle
fait dans son livre, Solviva,
au sujet de ses revenus d'un demi-million de dollars grâce
à ses granges et serres hybrides.
Néanmoins, on doit reconnaître qu'elle a démontré
qu'un tel mode de production et de mise en marché est réalisable.
Bien que le climat économique actuel permette d'écarter
cette technologie du revers de la main, l'avenir rendra de telles
idées innovatrices de plus en plus nécessaires.
Le New Alchemy Institute a mis fin à ses activités,
mais on peut consulter une liste complète de rapports de recherche
sur la conception de serres solaires et sur la régie des sols et
de l'eau. Les succès et les échecs d'une tentative effectuée
par NAI à l'Île-du-Prince-Édouard pour fournir des
aliments, de l'électricité et un toit avec un seul bâtiment
sont résumés dans « A Story of the Ark and the
Institute », de Alan MacEachern (Island Studies Press, 2003).
Eliot Coleman a écrit abondamment au sujet de la culture
de légumes l'hiver dans « Four Season Harvest »
(Chelsea Green, 1999).
Rupert Jannasch, M.Sc., P.Ag. est un consultant pour le Centre d'agriculture
biologique du Canada. Veuillez communiquer vos commentaires ou questions
par téléphone au 902-893-7256, ou par courriel.
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