
Emploi des roches phosphatées : une solution viable pour les
agriculteurs biologiques?
par Melissa Arcand
L’appauvrissement en phosphore du sol causé par la récolte
et l’exportation des cultures est une question des plus cruciales
pour les agriculteurs biologiques. Le phosphore est un élément
essentiel à la croissance des racines et au captage d’énergie,
particulièrement en sols froids, ainsi qu’au captage de l’azote
par des légumineuses comme la luzerne ou le soja. En production
biologique, l’utilisation d’engrais phosphatés classiques
est prohibée à cause des acides synthétiques employés
pour rendre le phosphore soluble. Les roches phosphatées seraient-elles
une bonne solution pour les agriculteurs biologiques?
Les végétaux n’ont accès au phosphore que
lorsqu’il s’est dissous et disséminé dans la
solution du sol. La disponibilité du phosphore est meilleure dans
les sols à faible teneur en calcium, dont le pH est inférieur
à 6 – des particularités peu fréquentes dans
la plupart des sols de l’Ontario et des Prairies, mais plus courantes
dans les Maritimes.
Le terme « roche phosphatée » désigne de façon
générale toute roche contenant des minéraux phosphorés.
Les propriétés de la roche, notamment la teneur en phosphore
et sa solubilité, peuvent grandement varier selon le type de formation
géologique et l’emplacement. La disponibilité faible
et imprévisible du phosphore de cet amendement en rend l’utilisation
difficile au Canada.
Un choix de cultures judicieux peut contribuer à résoudre
les problèmes de solubilité dans les sols à pH élevé.
Des cultures comme le colza, le lupin blanc et le sarrasin favorisent
la disponibilité du phosphore grâce à l’acidification
de leur rhizosphère.
Nous avons poussé les recherches dans ce domaine en évaluant
les effets de cinq roches phosphatées sur l’assimilation
du phosphore par le sarrasin à l’Université de Guelph.
L’étude a été menée sur deux saisons
de cultures sur les terres de deux fermes biologiques du Sud-Ouest de
l’Ontario, et d’une ferme conventionnelle. Nous avons comparé
les roches phosphatées à des engrais au monoammonium phosphate
(11-52-0) et au superphosphate triple (0-45-0).
À la ferme en gestion conventionnelle, les roches phosphatées
et les engrais ont été appliqués à des taux
de 100, 400 et 800 kg de P/ha après mesure de la teneur totale
en phosphore de chaque gisement d’origine des roches. Les roches
phosphatées testées étaient : Spanish River Carbonatite
(Ontario), Kapuskasing (Ontario), Tennessee brown (Tennessee), Pebbled
(Caroline du Nord) et Calphos (Floride). Du sarrasin a été
semé dans toutes les parcelles et la récolte a eu lieu après
7 semaines de croissance, juste avant la grenaison.
Les rendements de sarrasin séché allaient de 2,7 à
4,0 tonnes à l’hectare, ce que l’on peut considérer
comme normal. L’épandage de roches phosphatées n’a
pas augmenté les rendements, quels que soient les taux d’application.
Les engrais phosphatés n’ont pas non plus augmenté
les rendements à la ferme conventionnelle, même lorsque l’analyse
des sols révélait de faibles teneurs en phosphore, ce qui
semble indiquer que le phosphore pourrait ne pas avoir eu d’effets
limitatifs sur les récoltes de sarrasin.
Nous sommes également intéressés à découvrir
si les amendements de roches allaient accroître la concentration
de phosphore dans le tissu végétal. Si une culture est labourée
et enfouie, elle va se décomposer et augmenter la disponibilité
du phosphore pour la culture suivante. Nous avons constaté que
Calphos, à tous les taux d’application, et Pebbled au taux
élevé d’application accroissaient l’assimilation
du phosphore par le sarrasin. Tennessee, Kapuskasing et Spanish River
Carbonatite n’ont pas eu cet effet peu importe le site.
Ces différences sont probablement liées aux différences
au niveau des caractéristiques des amendements et à leur
origine. Les roches phosphatées du Sud-Est des États-Unis
(Pebbled, Tennessee et Calphos) contiennent des minéraux phosphorés
plus solubles que les roches de l’Ontario (Spanish River Carbonatite
et Kapuskasing).
La taille des particules des roches peut également avoir un impact
sur leur solubilité. Celles dont les particules sont de petite
taille, comme Calphos, présentent davantage de surface pouvant
entrer en contact avec les racines des végétaux. Calphos
se présente sous forme de gros agrégats meubles constitués
surtout de particules de la taille des argiles, tandis que les autres
RP sont à grains grossiers plus sablonneux. Les roches Pebbled
et Tennessee auraient été sans doute plus efficaces, si
elles avaient été plus finement concassées.
Le sarrasin n’a réagi qu’à des taux d’application
de 7 à 8 tonnes l’hectare. Avant de décider de recourir
aux roches phosphatées dans vos cultures, renseignez-vous sur la
solubilité du phosphore qu’elles contiennent et sur la grosseur
des agrégats. En dépit du potentiel prometteur des roches
phosphatées, leurs coûts d’application pourraient être
trop élevés pour en faire une solution viable.
Melissa Arcand est consultante au Centre d’agriculture biologique
du Canada. Faites-lui parvenir vos commentaires ou vos questions par téléphone
au 902-893-7256 ou par courriel à oacc@nsac.ca.
English version
Publié en juin 2008
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