
Pandemonium… le chaos viendra-t-il de l’agriculture?
Compte rendu de livre par Frances Willick
Après avoir lu le dernier livre d’Andrew Nikiforuk, vous
pourriez fort bien jurer de ne plus jamais manger de viande. D’ailleurs,
vous déciderez peut-être d’en faire autant pour le
poisson et les légumes… en plus d’arrêter de
boire de l’eau et de respirer l’air qui vous entoure. Pandemonium:
Bird Flu, Mad Cow Disease, and Other Biological Plagues of the 21st Century
est un catalogue assez alarmant des menaces à la survie du vivant
tel qu’il existe sur notre planète.
Nikiforuk traite de sujets brûlants d’actualité et
des risques que constituent pour l’industrie des productions animales
des menaces comme la grippe aviaire, l’ESB (maladie de la vache
folle) et la fièvre aphteuse. Il expose les dangers d’une
promenade dans les bois où sont tapis la maladie de Lyme, l’encéphalite
à tiques et le virus du Nil occidental. Les hôpitaux, écrit-il,
sont des foyers de reproduction de bactéries mortelles comme le
staphylococcus aureus résistant à la méthicilline
(SARM) et la C. difficile, et des vecteurs de transmission comme l’a
prouvé l’épidémie de SRAS. Dans nos champs
et nos forêts, la rouille noire, la brûlure de l’épi
causée par le fusarium, la brûlure de la pomme de terre et
le dendoctrone du pin argenté dévorent les cultures et les
arbres.
Comme l’explique l’auteur, les maladies, les virus, les bactéries
et les champignons traversent, en plus des frontières géographiques,
les frontières entre espèces. Ils mutent et s’adaptent
à nos mesures de lutte trop lentes à venir et adoptées
sous l’emprise de la panique, et conservent une longueur d’avance
sur les gouvernements, la médecine et l’industrie. Ils sont,
selon Nikiforuk, sur le point de dévaster le statu quo du commerce
mondial. Et c’est justement ce statu quo, allègue-t-il, qui
est précisément le problème.
Nikiforuk désigne la mondialisation et ses corollaires de la production
alimentaire industrielle comme les principaux coupables. La circulation
à l’échelle mondiale des biens manufacturés,
du bétail, des aliments et des êtres humains a répandu
sur de nouveaux continents des maladies autrefois endémiques.
Nikiforuk affirme que c’est l’importation d’aliments
contaminés en provenance d’Asie qui est à l’origine
de l’épidémie de fièvre aphteuse qui a frappé
la Grande-Bretagne en 2001. La concentration des marchands et le transport
du bétail sur de longues distances jusqu’aux abattoirs a
permis que se répande le virus. À l’échelle
mondiale, l’approvisionnement en aliments pour animaux dépend
de matières premières comme les céréales,
les légumineuses et les protéines d’animaux d’équarrissage
importées des quatre coins de la planète. Nikiforuk souligne
que les aliments pour animaux avec leurs bactéries contaminantes
connues, favorisant une utilisation accrue des antibiotiques, et leurs
mycotoxines fongiques constituent un point d’entrée évident
des pathogènes dans l’alimentation humaine.
Les conditions de l’agriculture industrielle rendent le bétail
plus réceptif aux maladies et leur permettent de se propager rapidement,
selon l’auteur. Dans les conditions de promiscuité intense
des élevages, les volailles ne sont pas exposées aux espèces
sauvages, et leurs systèmes immunitaires inexpérimentés
ne sont pas en mesure de combattre des virus comme celui de la grippe
aviaire. L’intervention humaine sous la forme de vaccins ne fait
qu’entraîner la mutation des virus et l’apparition de
nouvelles souches.
L’uniformité génétique fait également
courir de grands risques au bétail, aux cultures et aux fermes.
Nikiforuk souligne que les poulets à griller génétiquement
uniformes constituent un cinquième de la population mondiale de
volatiles et que nous sommes économiquement et nutritionnellement
dépendants de quelques variétés de blé, de
maïs, de riz, d’orge et de soja. Il allègue que l’élimination
des populations naturelles locales et de la diversité génétique
au profit d’une homogénéité à hauts
rendements concentre notre sécurité alimentaire et nous
réduit à dépendre d’une poignée de sources
de nourriture des plus vulnérables.
La matière traitée dans Pandemonium… est alarmante
en soi, mais Nikiforuk met l’accent sur son impact émotif
dans un style sensationnaliste. Peut-être faut-il y voir un moyen
de donner au livre davantage de visibilité, mais parler d’une
bactérie comme d’un «tueur en série» et
comparer les poulets élevés en batterie aux desperate housewives
de Hollywood – « les habitants les plus drogués de
la planète » – ou suggérer que lorsque le chaos
imminent s’abattra sur la planète, les être humains
auront recours au cannibalisme, est tout simplement agaçant. Il
a tout de même consulté plus de 3000 sources pour sa recherche,
et peut-être doit-on lui pardonner son style pour ne retenir que
le contenu détaillé et très complet de son ouvrage.
De façon presque malsaine Pandemonium… est un livre fascinant.
Inexorablement, l’auteur dresse le portrait de la maîtrise,
devenue très précaire, de notre santé, de la stabilité
économique et de la cohésion sociale, pour nous prédire
un avenir misérable.
Nikiforuk nous tend cependant une perche. Dans une annexe intitulée
« Cantique pour une économie locale » [notre traduction],
il propose 32 façons pour les individus de créer une solution
de rechange à l’avenir sombre décrit dans ce qui la
précède, notamment un retour à la production et à
la distribution locales, biologiques et à petite échelle
de la nourriture. Après avoir joué les Cassandre pendant
265 pages, il nous réserve une lueur d’espoir dans les quatre
pages de son cantique final.
Frances Willick est consultante auprès du Centre d’agriculture
biologique du Canada. Elle attend vos commentaires ou vos questions au
902-893-7256 ou par courriel à oacc@nsac.ca.
English
Publication : mars 2008
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