
Méthodes culturales de conservation du sol et agriculture biologique
- incompatibles ?
Av Singh, Ph. D.
Ces dernières années, les pratiques culturales de conservation
du sol ont gagné de la popularité parmi les producteurs
soucieux des questions environnementales telles que l'érosion éolienne
et hydrique, le lessivage, la perte de matière biologique et la
diminution de la diversité biologique. Plusieurs de ces méthode
de culture sans labours ou avec labour minimal sont devenus dépendantes
de l'utilisation d'herbicides, ce qui excluait automatiquement les agricultures
biologiques. En fait, beaucoup croient que le principe qui interdit l'emploi
d'herbicides a " condamné l'agriculture biologique à
renoncer à une production de conservation " et poursuivent
en affirmant que l'agriculture biologique favorise l'érosion et
la destruction de l'environnement en raison de sa soi-disant dépendance
envers le labourage excessif pour le contrôle des mauvaises herbes.
La suite de cet article a pour but de réfuter ces mythes et de
souligner comment les producteurs biologiques ont été et
continuent d'être des pionniers dans les méthodes culturales
de conservation du sol.
Bien avant que le terme " méthode culturale de conservation
du sol " ait été inventé, de nombreux agriculteurs
biologiques ont mis de côté leurs charrues à versoirs
en faveur du chisel. Le chisel est une forme de labourage de surface,
qui permet d'intégrer les résidus aux couches supérieures
du sol tout en laissant une couverture du sol suffisante pour réduire
l'érosion. D'autres innovations dont les cultivateurs lourds et
les herses à disques ont également été popularisées
par les agriculteurs biologiques. L'invention des cultivateurs et des
semoirs hautement spécialisés, conçus pour travailler
dans les résidus de récolte denses, a donné naissance
à la technique de culture sur billons. La culture sur billons,
caractérisée par l'entretien de levées permanentes
à travers le champ, est très répandue parmi ceux
qui produisent des plantes qui se cultivent en rangs, comme le maïs,
le soja, le coton et le tournesol.
Aucun autre domaine n'illustre mieux le fait que les innovations apportées
par les agriculteurs biologiques sont à l'avant-garde des méthodes
culturales de conservation que l'utilisation de diverses formes de paillis.
Les progrès de la recherche dans le domaine des plantes-abris ont
permis aux producteurs biologiques d'expérimenter avec des couvre-sol
vivants et morts comme outil de répression des mauvaises herbes.
Une méthode d'utilisation de plantes-abris mortes a été
mise au point, constituée de la culture d'une couverture végétale
dense qu'on fera mourir pour ensuite semer dans le résidu. La biomasse
dense fournie par le couvre-sol mort non seulement protège et nourrit
le sol, mais contribue également de façon substantielle
à réprimer les adventices en occupant la surface, la rendant
ainsi indisponibles pour la pousse des mauvaises herbes et leur faisant
concurrence pour la lumière et les nutriments.
On utilise également les couvre-sol dans les systèmes de
production conventionnels pour obtenir les mêmes avantages, mais
on a généralement recours aux herbicides pour tuer ces plantes.
En revanche, les producteurs biologiques favorisent les méthodes
mécaniques ou comptent sur le climat pour affaiblir les couvre-sol.
Le fauchage, le décolletage et le roulage sont des méthodes
mécaniques populaires auprès de nombreux agriculteurs biologiques.
Les barres de coupe et les faucheuses à fléau semblent être
assez efficaces du fait qu'elles peuvent couper près de la surface
de sol et étendre la plante uniformément sur la surface
désirée. Cependant, les faucheuses à fléau
tendent à couper la biomasse plus finement, ce qui provoque une
décomposition rapide et une protection du sol de courte durée.
Le décolletage se fait à l'aide d'une lame spécialisée
qui coupe les racines du couvre-sol et aplatit simultanément la
biomasse sur la surface de sol. L'avantage est que cela tue la plante
avec efficacité en ne hachant pas la partie aérienne du
couvre-sol, ce qui produit un paillis plus durable et efficace dans la
répression des mauvaises herbes. Toutefois, il remue le sol. Le
roulage, qu'on peut qualifier de verse provoquée mécaniquement,
est avantageux parce que l'équipement approprié se trouve
habituellement sur la ferme et qu'il peut se faire à des vitesses
relativement élevées au champ. La manière la plus
économique de tuer le couvre-sol est souvent de laisser mère-nature
faire le travail. Les plantes-abri comme le millet, le sarrasin, le trèfle
d'Alexandrie, la luzerne (dormance d'automne > 7), et la luzerne hongroise
sont généralement détruites par les températures
hivernales, laissant un paillis dense dans lequel on peut semer le printemps
suivant.
Les couvre-sol représentent donc une solution de rechange pour
réduire le labourage dans une régie biologique. Dans cet
article, je distingue l'ensemencement sous couvert du semis dans un couvre-sol.
Dans la technique d'ensemencement sous couvert, deux espèces sont
plantées en même temps. L'une pousse lentement pour étouffer
les mauvaises herbes et réduire l'érosion, alors que l'autre
espèce est productrice du revenu. Dans une production avec couvre-sol,
la culture commerciale est établie dans une couverture existante,
qui demeurera en vie pendant une partie de la saison végétative
ou pendant toute sa durée, et qui peut même être vivace.
Pour bien fonctionner, les couvre-sol doivent offrir un bon équilibre
entre la suppression des mauvaises herbes et la compétition qu'ils
offrent à la culture commerciale pour la lumière, l'eau
et les nutriments. Idéalement, le couvre-sol devrait d'abord pousser
à l'ombre de la culture commerciale, pour regagner la pleine dominance
de l'écosystème agricole après la moisson.
Le choix des espèces de plantes à cultiver comme couvre-sol
dépend du fait qu'on veuille qu'elles remplissent leur fonction
mortes ou vivantes. En général, les plantes choisies comme
couvre-sol mort appartiendront à des espèces denses et hautes
qui peuvent facilement être tuées et laisseront une biomasse
considérable. Les annuelles d'hiver, la vesce velue, le seigle
d'automne et la luzerne hongroise sont populaires. Le seigle, en particulier,
présente un intérêt considérable non seulement
en raison de sa robustesse et sa capacité à produire une
importante biomasse, mais également en raison de ses caractéristiques
allélopathiques. Le seigle produit des substances chimiques qui
empêchent la germination et la croissance de plusieurs espèces
de plantes à feuilles larges et herbacées. En revanche,
les couvre-sol tendent généralement à favoriser les
espèces à croissance lente et souvent vivaces. Idéalement,
les espèces devant servir de couvre-sol doivent s'établir
rapidement (fournissant ainsi un contrôle hâtif des mauvaises
herbes et de l'érosion), être tolérantes à
la circulation, à la sécheresse et à un faible taux
de fertilité. Le trèfle blanc de Hollande, le trèfle
Ladino, le canola et le ray-grass vivace représentent des choix
populaires. Le trèfle Kura semble particulièrement intéressant
comme choix de couvre-sol. Un projet de recherche effectué à
l'Université du Manitoba par le Dr Martin Entz étudie les
méthodes pour limiter la prolifération du trèfle
Kura lors de l'étape d'ensemencement et d'établissement
de la culture commerciale.
Il ne fait aucun doute que la recherche et le développement dans
le domaine des couvre-sol est en lien direct avec l'application de méthodes
culturales de conservation du sol et agriculture biologique ; cependant,
pour beaucoup de producteurs, les avantages des couvre-sol ne sont pas
clairement évidents. Beaucoup d'agriculteurs craignent que la compétition
entre la plante couvre-sol et la culture commerciale pour les nutriments
et l'eau se traduira par des rendements inférieurs. Les travaux
effectués par le Dr Ralph Martin du collège d'agriculture
de la Nouvelle-Écosse ont démontré que les pommes
de terre cultivées avec des plantes-abri ont bénéficié
d'une plus grande humidité du sol que les autres. Bien qu'un taux
d'humidité du sol accru ne puisse pas être directement interprété
comme signifiant une plus grande quantité d'eau disponible pour
la culture commerciale, il est important de noter que cette recherche
n'a démontré aucune différence significative de rendement
entre la culture avec plante-abri et celle sans plante-abri.
Il n'existe pas de méthode miracle de conservation du sol qui
fonctionne en agriculture biologique. De nombreuses approches ne sont
pas au point et exigeront une quantité considérable de recherche
avant d'être plus généralement adoptées. Il
s'est fait très peu de recherche sur les méthodes de culture
sans labour ou avec labour minimal dans le contexte de fermes biologiques.
Les conditions générées par la rotation des cultures,
le recyclage de l'azote naturel, l'absence de résidus d'herbicide
et la présence plus importante de populations bénéfiques
auront un énorme effet sur les résultats obtenus avec les
techniques de conservation du sol dans les systèmes biologiques.
Cet été, le Centre d'agriculture biologique du Canada mettra
sur pieds un projet de recherche sur divers types de couvre-sol, prévus
comme engrais verts, mais qui peuvent être régis de façon
à offrir les avantages supplémentaires de répression
des mauvaises herbes. Ce projet de recherche doit répondre aux
besoins des producteurs biologiques cherchant une source alternative d'azote
autre que les engrais d'origine animale. Les couve-sol et les cultures
commerciales seront plantées en bandes successives. Au moment opportun,
le couvre-sol sera récolté (haché) et placée
sur la culture commerciale. Le couvre-sol haché pourra représenter
une source d'azote disponible à court et long terme, tout en assurant
une couverture de résidus entre les rangées de culture commerciale,
qui réduira l'érosion de sol et l'invasion par les mauvaises
herbes.
Les méthodes biologiques de conservation du sol ont une longue
histoire, mais sont en même temps dans leur petite enfance. Les
stratégies innovatrices ont toujours fait partie de l'agriculture
biologique et continueront à y jouer un grand rôle. Plusieurs
techniques existantes sont toujours quelque peu dépendantes du
travail du sol pour le contrôle des mauvaises herbes mais, malgré
cela, ces méthodes imparfaites contribuent toujours considérablement
à la viabilité de l'agriculture biologique et les producteurs,
tout comme les chercheurs, devraient continuer de s'y intéresser.
On peut le rejoindre pour questions ou commentaires au 902 893 6679
ou par courriel au oacc@nsac.ca
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