
Bien du grain à moudre…
par Brenda Frick, Ph.D., P.Ag.
Récemment, Brent Bambury, un animateur de télévision
a découvert le bagel 12 grains d’une chaîne de restaurants
et s’est demandé s’il contenait vraiment 12 céréales
différentes. Le représentant de la chaîne qu’il
a interviewé a confirmé ce nombre élevé. Ce
qui est encore plus étonnant, c’est que l’on serait
en mesure de préparer des bagels contenant au moins 15 céréales
biologiques originaires des Prairies. Ici, dans nos Prairies, nous cultivons
du blé (blé de force roux de printemps, blé de printemps
des Prairies canadiennes, blé roux d’hiver), du blé
dur, de l’orge, de l’avoine, du seigle (de printemps et d’automne),
du triticale, du kamut, de l’épeautre, du sarrasin, du lin
(brun et doré), du chanvre, du riz sauvage, du maïs, du quinoa
et du millet rouge –– TOUS biologiques, bien entendu!
On pourrait ajouter quelques légumineuses à la liste et
des graines d’épices, toujours sans quitter les Prairies;
mais au-delà de l’aspect nutritif, la saveur et le grain
comptent, et la diversité des céréales des Prairies
est vraiment étonnante.
La diversité des céréales biologiques a été
le sujet de recherche de deux études récentes consacrées
aux Prairies. Jackie Pridham, de l’Université du Manitoba,
et Amy Kaut, de l’Université de l’Alberta, ont présenté
des mémoires de maîtrise portant sur la culture céréalière
en diverses combinaisons. Jackie soutient qu’en accroissant la diversité
dans les systèmes agriculturaux, nous copions la nature, et que
cela contribue à réduire les herbes adventices dominantes.
Amy ajoute que le recours à des mélanges est susceptible
de stabiliser le rendement, particulièrement lorsqu’on mélange
des variétés résistantes aux maladies et à
haut rendement.
Jackie a testé trois types de combinaisons de cultures : des mélanges
de céréales comme le blé et l’avoine, des mélanges
de blé et d’un grain non céréalier comme le
lin, et des combinaisons de blé avec une culture de couverture
comme le trèfle rouge. Elle a également évalué
différentes variétés de blé cultivées
ensemble. Jackie a découvert que le blé combiné à
d’autres cultures était moins sensible aux maladies que le
blé cultivé seul. Plusieurs de ses mélanges ont été
plus productifs que ses parcelles de blé en monoculture. Elle a
également découvert que certains mélanges généraient
de meilleurs revenus que le blé seul, même si les mélanges
entraînaient un coût supplémentaire pour le nettoyage
et la séparation des grains, deux étapes cruciales. Car,
malgré les divers avantages des mélanges, notamment les
bagels multigrains, la plupart des acheteurs achètent à
prix réduits les récoltes qui ne sont pas monotypes.
Amy a mis l’accent sur le mélange de diverses variétés
de blé. En se limitant à une seule classification de blé,
elle a éliminé le besoin de la séparation des grains,
et par conséquent un des coûts les plus importants associés
aux mélanges. Amy a inclus des blés de petite taille, de
taille moyenne et des blés hauts dans ses combinaisons. Les mélanges
ont donné une bonne production de feuillage, ont montré
une bonne vigueur de saison hâtive et de la résistance au
blanc (oïdium), mais dans des conditions de flambée d’adventices,
aucun de ses mélanges ne s’est révélé
nettement compétitif. Il faut préciser que les monovariétés
n’ont pas mieux fait. Le rendement des mélanges tend à
s’apparenter aux rendements des variétés à
rendements les plus élevés qui les composent – le
mélange Superb-Intrepid, en particulier, a donné de bons
résultats. Ceci est à retenir parce que Superb est un blé
semi-nain moderne, et on a souvent pensé que les variétés
de plus grande taille et patrimoniales pourraient être les meilleurs
choix en culture biologique.
Heather Mason, une étudiante au doctorat de l’Université
de l’Alberta, a comparé le rendement de différentes
variétés de blé en systèmes biologiques. Elle
a sélectionné des variétés qui différaient
en taille, en tallage et en temps de maturation. Les dates d’apparition
des variétés s’échelonnaient également
de la fin des années 1800 au début des années 2000.
Elle a découvert que la hauteur, la vigueur de saison hâtive
et la maturité hâtive étaient des particularités
qui jouaient un rôle important en matière de lutte contre
les adventices. Les variétés les plus anciennes et les plus
hautes comme Katepwa et Park ont donné de bons rendements et ont
été efficaces contre les adventices. Une variété
semi-naine élaborée récemment, CDC Go, a affiché
les rendements globaux les plus élevés sans donner toutefois
d’aussi bons résultats que les variétés plus
anciennes au chapitre de la suppression des mauvaises herbes. Red Fife,
une variété patrimoniale de haute taille et à maturité
tardive, a donné un excellent rendement une année, mais
pas l’année suivante. Globalement, pour toutes les variétés,
Heather conclut que le fait de doubler la densité de semis accroît
le rendement, diminue la pression des adventices et augmente les revenus.
Roxanne Beavers, étudiante en maîtrise au Collège
d’agriculture de la Nouvelle-Écosse, a consacré une
étude à grande échelle aux fermes biologiques à
travers le Canada. Des agriculteurs ont semé des céréales
aux taux généralement recommandés ainsi qu’à
des densités accrues. Roxanne a découvert que globalement,
les densités de semis plus élevées donnaient des
rendements plus élevés. Ces résultats s’apparentent
bien aux recommandations faites en gestion biologique d’augmenter
les taux de semis par rapport à la gestion conventionnelle, ainsi
qu’à la documentation de l’agriculture classique selon
laquelle des taux de semis plus élevés diminuent la pression
exercée par les adventices.
Heather Mason a poussé son étude un peu plus loin et a
demandé s’il y avait des différences au plan de la
qualité boulangère entre blés biologiques et blés
conventionnels, et entre diverses variétés toutes cultivées
par des fermes biologiques. Elle a effectivement découvert des
différences. Le blé en gestion biologique présentait
des teneurs en protéines semblables, mais une meilleure consistance
de la pâte que le blé cultivé en gestion conventionnelle.
Le blé conventionnel avait un poids spécifique et une fermeté
du gluten plus élevés. Ces données semblent indiquer
que les blés en gestion biologique peuvent donner de bons résultats
même en panification conventionnelle.
L’étude de Heather indiquait que certains facteurs de qualité
dépendaient davantage de la variété que du mode de
gestion. Elle a également montré que certaines variétés
donnaient de meilleurs résultats sur le plan de la qualité
de la panification lorsqu’on les cultivait en gestion bio. Il se
pourrait donc que par des programmes de sélection, on soit en mesure
de produire des blés biologiques spécifiquement en fonction
de leur potentiel à donner des pains de haute qualité. Dans
l’étude de Heather, les variétés modernes affichaient
les qualités boulangères les plus élevées.
La variété patrimoniale Red Fife a montré les qualités
boulangères les plus basses. De telles variétés patrimoniales
conviennent mieux aux pains « artisanaux » qu’à
la production de pains légers et moelleux du marché courant.
Les sélectionneurs de céréales pourraient jouer
un rôle déterminant en continuant d’élaborer
des variétés aptes à concurrencer les adventices
et résistantes aux maladies. Dean Spaner, sélectionneur
de blé à l’Université de l’Alberta (également
directeur de recherche de Heather et d’Amy) gère une partie
de la ferme de l’Université en gestion biologique et s’associe
avec des producteurs bio pour produire et évaluer des variétés
selon ce mode de gestion agricole.
Martin Entz, agronome à l’Université du Manitoba
(directeur de recherche de Jackie Pridham citée précédemment),
a mis sur pied un laboratoire de recherche en culture biologique qui comprend
notamment une rotation entièrement biologique de 6 ans pour chaque
culture présente à chaque année. Il invite les chercheurs
intéressés par l’agriculture biologique à utiliser
des parcelles au stade qui leur conviendrait dans les rotations qu’il
supervise. Stephen Fox, sélectionneur de blé à Agriculture
et Agroalimentaire Canada, utilise ce laboratoire pour élaborer
du blé élevé en conditions de gestion biologique.
Fred Townley-Smith, scientifique émérite, et Jennifer Mitchell
Fetch, sélectionneur d’avoine à AAC, travaillent à
produire, dans ce laboratoire, des collections d’avoine spécifiquement
adaptée aux conditions de gestion biologique.
À l’Université de Saskatchewan, des phytogénéticiens
comme Pierre Hucl et Gord Rowland, qui travaillent avec l’agronome
Steve Shirtliffe, s’associent à des fermiers biologiques
pour tester de nouvelles lignées dans des fermes bio. La collaboration
entre Gord et Steve est particulièrement intéressante. Gord
sélectionne des variétés de lin à cycles plus
courts dont Steve étudie ensuite le comportement en gestion biologique;
ce qui inclut des ensemencements tardifs.
La méthode de l’ensemencement tardif est une pratique couramment
utilisée contre les adventices par les agriculteurs biologiques.
Elle leur permet d’éliminer la première flambée
de mauvaises herbes et donne une longueur d’avance à la culture.
Le lin n’est pas une culture compétitive; il donne de meilleurs
résultats avec une gestion adéquate des adventices, mais
un ensemencement tardif se traduit par une récolte tardive, et
avec le lin, cela peut causer des problèmes. En combinant sélection
et expertise agronomique, et en travaillant en mode biologique, ces deux
chercheurs s’attaquent à des problèmes réels
auxquels se heurtent les producteurs biologiques.
Ces études amènent à penser que les agriculteurs
biologiques peuvent parvenir à réduire la pression des adventices
et des maladies tout en accroissant ou en stabilisant le rendement céréalier
de leurs exploitations, par la modification de certains facteurs comme
la densité de semis, le choix des variétés et éventuellement
en combinant des variétés et des types de cultures. Les
chercheurs peuvent offrir des solutions de remplacement pour les exploitants
bio en coopérant avec eux et en mettant leurs conclusions à
l’épreuve dans des conditions de gestion biologique. Ensemble,
fermiers et chercheurs peuvent oeuvrer au maintien de l’excellence
dont les boulangers ont besoin et que le consommateur réclame.
En bout de ligne, la qualité est primordiale, selon Mark Gimby,
acheteur pour Growers International. Le marché biologique est encore
un marché vendeur tant que la qualité est présente
– teneur élevée en protéines du blé
et du blé dur, bon poids et bonnes conditions de l’avoine
et de l’orge. Mais si la qualité fait défaut, les
débouchés commerciaux vont s’effriter. Comment un
agriculteur peut-il obtenir ce niveau de qualité? La plupart des
exploitants agricoles savent ce que cela exige : une bonne agronomie de
base. Les engrais verts stimulent les niveaux d’azote, ce qui contribue
à maintenir des teneurs élevées en protéines.
Ils réduisent également les taux d’infestation des
adventices et améliorent la qualité des sols. Bien entendu,
le beau temps est un facteur non négligeable. Il y a certaines
années où la gestion n’y fait rien; dans les Prairies,
les conditions météorologiques récentes ont donné
une abondance de grains de faible qualité qui ne trouvent pas preneurs.
Mais avec une bonne gestion, l’appui des chercheurs et un peu de
chance du côté du ciel, les agriculteurs des Prairies sont
en position pour exporter leurs excellents produits partout dans le monde.
Brenda Frick, Ph.D., P.Ag., est la coordonnatrice pour les Prairies du
Centre d’agriculture biologique du Canada au Collège d’agriculture
de l’Université de la Saskatchewan. Elle attend vos commentaires
au 306-966-4975 ou par courriel à brenda.frick@usask.ca.
Cet article a été publié à l’origine
par Canadian Organic Growers
(COG)
Reproduit avec autorisation.
Affiché en juillet 2007
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