
Une petite ferme biologique mixte fait vivre une famille
Par John Deitz
Bovins,
céréales et production fourragère forment un mélange
qui peut faire vivre une grande famille dans une petite ferme… à
condition que cette dernière soit biologique.
Agabus Neuschwander, d’origine allemande, exploite son entreprise
avec de l’équipement ancien et une combinaison rapiécée,
mais il sourit sous sa longue barbe et le contentement perce dans sa voix.
Son exploitation biologique mixte de 1 100 acres située à
Gladstone (Manitoba) le fait vivre, lui, sa femme, ses trois jeunes enfants,
sa sœur, son père et sa mère. Personne ne travaille
ailleurs qu’à la ferme – et les choses s’améliorent.
« Je suis arrivé au Canada du sud-ouest de l’Allemagne
à 14 ans », dit-il. « Nous étions cinq enfants.
Mon père s’est lancé en 1980 avec 320 acres. »
Willi Neuschwander a commencé par cultiver du maïs en utilisant
des produits chimiques classiques, comme le faisaient ses voisins. En
1983, des gelées en début d’automne ont porté
un coup dur à la ferme, se souvient Agabus. Peu après, ils
ont été obligés de rogner sur les herbicides pour
des questions « économiques ». « Les dépenses
étaient trop élevées et les recettes trop faibles
», dit-il. Puis en 1985 environ, Willi et le jeune Agabus (ce qui,
en grec, signifie « sauterelle ») ont eu une récolte
extraordinaire dans un guéret. Ils ont alors compris. En l’espace
de deux ans, la famille a cessé d’utiliser tout produit qui
n’était pas biologique.
« C’était, pour nous, un mode d’exploitation
abordable. Aujourd’hui, c’est ce que nous qualifions de bonne
gestion agroenvironnementale », indique Agabus. « Une bonne
gestion agroenvironnementale de la terre fait partie de nos croyances
religieuses. Nous essayons de travailler la terre de manière à
ne pas la polluer, à ce qu’elle soit productive et aussi
naturelle que possible. »
Maintenant, la vente des bovins, du blé et de l’avoine biologiques
est au cœur de l’activité économique de la ferme.
L’exploitation des Neuschwander a été parmi les premières
à être certifiées par l’Organic Producers Association
of Manitoba (OPAM). Plus récemment, elle est devenue membre de
la Canadian Organic Livestock Association (COLA).
Élevage certifié biologique
Au début, il n’était pas question de vaches, mais
cette grande famille a eu besoin d’une vache laitière. Willi
en a acheté une en 1986. Deux ans plus tard, Agabus construisait
un abri destiné aux premières vaches d'élevage de
boucherie. Son troupeau certifié biologique compte aujourd’hui
70 vaches d'élevage de boucherie de races mixtes.
Cela n’a pas été facile, admet-il, de s’imposer
comme fournisseur de bœuf biologique. Il lui a fallu décider
en mai, alors que le bétail d’engraissement avait environ
14 mois, de garder les animaux pour les envoyer sur le marché du
bœuf biologique ou de les vendre sur le marché traditionnel.
Il n’a pu trouver de clients, à Winnipeg et à Brandon,
que pour une douzaine d’animaux biologiques par an. Ces animaux
sont élevés jusqu’au poids du marché, qui est
d’environ 610 kg, puis ils sont abattus, pendus, découpés
et emballés dans une installation inspectée de Gladstone.
Les autres sont vendus sur les marchés au bétail traditionnels,
principalement comme animaux d’embouche.
Agabus s’est joint à la COLA en 2000, en espérant
disposer ainsi d’un réseau structuré pour la vente
de ses bovins biologiques. Un seul organisme comptant des centaines de
membres devrait pouvoir réunir le volume nécessaire pour
intéresser les grands détaillants et obtenir des prix adéquats.
Selon une étude de la COLA, le seuil de rentabilité du bœuf
biologique est de 30 % supérieur à celui du bœuf traditionnel.
Sans hormones ni implants, il faut au bétail deux ou trois mois
de plus pour atteindre le type d’engraissement qu’exige le
marché. Le rendement à l’acre de l’affouragement
biologique est inférieur à celui des fermes traditionnelles,
ce qui fait que le prix de la pâture est plus élevé.
« Les choses semblaient favorables en 2001 et en 2002, aussi avons-nous
décidé d’aller de l’avant et d’engraisser
les animaux. Puis, en octobre et novembre de l’année suivante,
le marché ne s’est pas matérialisé et il nous
a fallu les vendre sur le marché traditionnel! »
En novembre 2003, au moment de publier cet article, la COLA a annoncé
qu’elle concluait les ventes dont Agabus avait besoin. Il allait
envoyer ses 28 premiers animaux vers l’est, en direction de Montréal.
Il semblait que la plupart de ses autres animaux prêts à
l’abattage seraient aussi vendus, par l’entremise du marketing
de la COLA, au prix supérieur de la viande biologique.
Cultures biologiques
La ferme des Neuschwander se trouve sur des terres plates, qui varient
d’un sol léger à un sable limoneux noir. Chaque année,
d’une manière générale, deux des sept quarts
de section sont réservés à une culture d’engrais
vert. Un troisième quart fournit le pâturage selon un système
de pâturage en rotation. Les quatre autres quarts sont utilisés
pour le maïs à ensilage, le blé, l’avoine et
parfois le seigle d’automne. Un seul quart de section peut être
divisé en plusieurs champs. La rotation normale d’un champ
peut s’étendre sur 8 ans, dont 4 en pâturage, suivis
en alternance des céréales et de l’engrais «
vert ».
L’engrais vert est la principale source de fertilité. Il
est préparé au milieu de l’été et bien
décomposé au moment de l’ensemencement, au printemps
suivant. Agabus préfère une légumineuse européenne
ordinaire, la fève des marais, pour l’engrais vert. Le mélilot
est un autre choix. L’un ou l’autre peut aussi être
utilisé en cas de manque de pâturage pour le bétail.
Agabus est aussi en train de faire des essais avec le sainfoin. Il s’agit
d’une légumineuse non météorisante. Le fumier
de bovin est la seule autre source de fertilité. Les corrals sont
en général nettoyés avant l’ensemencement.
Le fumier est transporté dans un champ à l’aide d’un
chargeur frontal et de chariots à grain, puis il peut se composter
dans les andains.
« En l’espace de deux jours, à peu près, sa
température commence à augmenter. Nous contrôlons
la température du compost à l’aide d’une sonde
et nous le retournons avec le chargeur frontal lorsqu’il atteint
70 oC. Nous continuons jusqu’à ce que la température
n’augmente plus ou jusqu’à ce que nous l’étendions.
L’effet de compostage apparaît immédiatement. «
Avec ce fumier, la récolte est tout simplement plus haute et plus
dense », indique Agabus. « Il améliore très
certainement l’état d'ameublissement ou la friabilité
du sol. Environ 30 % se décomposent la première année,
ce qui fait que les avantages se prolongent par la suite. »
Deux champs sont toujours réservés au pâturage. Agabus
sème dans chaque pâturage un mélange de luzerne et
de fléole. Lorsque le rendement d’un pâturage diminue,
après trois ou quatre ans, il est labouré à la fin
de juillet et préparé en vue d’une nouvelle culture,
au printemps suivant. Le troupeau est confiné dans un pacage à
l’aide d’un fil électrique simple mobile, avec trois
jours de nourriture. Son père, Willi, est toujours heureux de participer
activement au déplacement du troupeau vers un autre pâturage.
À la suite du pâturage, la première récolte
est l’avoine, le blé ou le maïs. « Cette année,
nous avons eu du maïs à ensilage sur un pâturage que
nous avons interrompu l’an dernier, après une récolte
de foin », dit-il. « Nous avons eu de bons résultats
avec le maïs – une bonne culture saine, d’une belle couleur
vert foncé. Elle n’a pas manqué d’éléments
nutritifs. » Il estime que le rendement du maïs à ensilage
en 2003 a été de 8 tonnes à l’acre.
À l’aide d’un petit tracteur et d’un cultivateur,
plutôt que de pesticides, Agabus ou son père travaille le
sol entre les rangs de maïs, de blé ou d’avoine. Ils
ont un écartement de 30 pouces dans le maïs et un cultivateur
8 rangs. Les rangs peuvent être travaillés quatre fois avant
que le maïs ne soit trop haut, au début de juillet.
Toute
la famille s’affaire à la récolte du maïs à
ensilage en septembre. Willi conduit le tracteur, qui tire une récolteuse-hacheuse
2 rangs. Agabus forme les piles de fourrage, qui peuvent avoir des couches
de mélilot, de folle avoine ou même de seigle d’automne.
Sa femme, Mari et sa sœur, Margaret, font la navette avec les chariots
à grain. Sa mère reste à la maison, où elle
surveille les enfants et veille à la cuisine.
Les céréales sont ensemencées à l’aide
d’un semoir à deux herses rotatives modifié sur écartement
à double rang de 4 à 8 pouces. « L’écartement
de 8 pouces est suffisamment large pour nous permettre de travailler le
sol avec une pointe étroite », dit Agabus. Au moment de planter,
explique-t-il, derrière les rouleaux à pointes, on installe
sur le semoir un châssis métallique avec deux pointes, pour
tracer deux pistes distinctes. Ces pistes correspondent à la largeur
de l’écartement des pneus du tracteur utilisé pour
travailler le sol. Puis, pour travailler le sol, le tracteur est doté
de pneus à une seule nervure à l’avant. Les nervures
suivent la piste; le volant n’est requis que pour tourner. «
C’est assez précis et pour nous, les avantages sont supérieurs
au dommage », affirme-t-il.
Le rendement de l’avoine est de l’ordre de 45 à 50
boisseaux par acre. Celui du blé varie un peu plus, allant de 22
à 30 boisseaux par acre. « Nous avons toujours réussi
à vendre notre blé et notre avoine sur le marché
biologique », dit-il. Le choix des semences dépend des perspectives
du marché pour l’année de récolte.
Après chaque récolte, les conditions de culture des champs
sont étudiées. Un champ de maïs cette année
pourrait très bien avoir une culture d’engrais vert l’an
prochain, s’il semble que le sol ait besoin de se refaire un peu.
Ou il pourrait être réensemencé avec de l'avoine s’il
semble contenir suffisamment d’éléments nutritifs
pour une autre récolte.
Les avantages d’une ferme mixte
Le fait d’exploiter une ferme mixte, avec des cultures et du bétail,
présente de nombreux avantages. « Ce serait plus difficile
sans les bovins », indique Agabus. Il faudrait avoir un programme
d’engrais vert tous les deux ans. Et pour faire vivre toute la famille,
sans autre revenu que celui de la ferme, il faudrait une plus grande superficie
de terres.
Il cite quatre avantages que présente le bétail :
• Premièrement, le bétail permet d’utiliser
la luzerne en rotation. La luzerne a des racines profondes. Il est assuré
d’une première coupe de luzerne établie, même
dans des conditions de sécheresse. Elle ajoute de l’azote
au sol, et la racine pivotante ameublit le sol et laisse l’air y
pénétrer.
• Deuxièmement, le bétail assure un « contrôle
supplémentaire des mauvaises herbes » à l’agriculteur
biologique qui se retrouve avec un champ qui en est couvert. Avec un pacage
géré, les mauvaises herbes ne sont jamais perdues.
• Troisièmement, le bétail représente une diversité
économique. Il se trouve sur un marché complètement
différent de celui des céréales et est plus facile
à vendre si jamais la ferme faisait face à un besoin urgent
et imprévu.
• Quatrièmement, le bétail permet d’étaler
les travaux agricoles. La ferme qui se spécialise dans la culture
des céréales subit de plus fortes pressions, sur des périodes
plus courtes.
Les choses changent, indique-t-il, même dans une ferme biologique
établie. Il s’ajuste aux changements apportés aux
exigences de certification, fait des essais avec le sainfoin et va probablement
essayer d’améliorer la génétique du troupeau.
L’approche de l’exploitation mixte biologique demeure, pour
Agabus, sa préférence à long terme. Il ajoute, «
j’espère que nous pourrons vendre un bon nombre de nos bêtes
comme bœuf biologique à l’avenir. Alors, nous resterons
très certainement dans l’agriculture mixte. »
John Deitz est conseiller auprès du Centre d’agriculture
biologique du Canada. Lui soumettre commentaires et questions par téléphone
au 902-893-7256 ou par courriel à oacc@nsac.ca
Photos : John Deitz.
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