
Une percée pour les aliments biologiques auprès du grand
public
Par Sean Pratt
Salle de presse de Saskatoon, The Western Producer, numéro 52
Lorsqu’une entreprise comme Wal-Mart signifie qu’elle va
accroître sa participation dans le domaine des produits biologiques,
c’est soit le signe d’une évolution et d’une
maturation du secteur, soit le signe de l’apocalypse, selon la perspective
adoptée.
« Nous sommes particulièrement emballés par les aliments
biologiques, qui constituent la catégorie de nourriture dont la
croissance est la plus rapide », affirmait le chef de la direction
de Wal-Mart, Lee Scott, à l’occasion d’une récente
assemblée des actionnaires.
Cette phrase capitale a suscité des réactions partagées
de la part d’acteurs comme Jason Freeman, directeur des ventes et
du marketing de Farmer Direct Co-operative Ltd., une coopérative
appartenant à des producteurs établie à Regina qui
représente 65 familles d’agriculteurs biologiques.
« Le côté positif de cette annonce est qu’elle
démocratise véritablement les produits biologiques »,
souligne Jason Freeman.
L’intérêt accru manifesté par le plus grand
détaillant au monde, ainsi que par d’autres grandes sociétés,
a propulsé les produits biologiques dans un tout nouveau domaine
d’acceptation par le consommateur et donné un gigantesque
coup de pouce aux ventes de ces produits.
Le côté négatif est que cet intérêt
signifie une concentration encore plus importante du secteur entre les
mains des multinationales, le fléau que les pères fondateurs
du mouvement biologique combattaient.
« On craint de voir le prix à la ferme diminuer si les produits
biologiques sont couramment vendus dans les magasins Wal-Mart, car le
pouvoir d’achat de l’entreprise est si grand, qu’il
peut avoir des retombées sur le marché », ajoute Jason
Freeman.
Phil Howard, chercheur postdoctoral au Center for Agroecology and Sustainable
Food Systems de l’université de la Californie, a conçu
un tableau rempli de flèches qui montre dans les détails
comment les multinationales se sont approprié le secteur de la
transformation biologique.
Grâce à une série d’acquisitions et d’alliances
stratégiques, les grands manufacturiers de produits alimentaires
du monde, comme Kraft, Heinz, ConAgra, Cargill, General Mills, Kellog
et Dean Foods, ont absorbé les principales marques de produits
biologiques de détail aux États-Unis.
« Elles ont presque toutes été achetées par
de grandes multinationales de transformation des aliments », souligne
Phil Howard.
La prise de contrôle par les grandes sociétés a commencé
à la fin des années 1990, au moment où la norme nationale
sur l’agriculture biologique prenait forme aux États-Unis,
en introduisant des règles et une structure dans une industrie
non réglementée qui affichait des taux de croissance exceptionnels.
Comme l’explique Phil Howard, c’est à cette époque
que les multinationales se sont mises à engloutir les exploitations
indépendantes à des prix bien supérieurs à
leur valeur comptable.
« Ces petites entreprises biologiques pouvaient difficilement refuser
de pareils marchés. »
Le Canada n’a pas été épargné par la
tendance à la consolidation, bien que les acquisitions n’aient
pas été aussi abondantes au nord de la frontière,
où les entreprises manufacturières sont moins nombreuses
en partant et où on a toujours privilégié les cultures
de moindre envergure, comme celles du lin et des pois, à la production
du maïs et du soya, qui intéresse les géants.
La société américaine SunOpta Food Group, qui a
fait l’acquisition de Pro Organics, Wild West Organic Harvest, Simply
Organic, Supreme Foods et d’une foule d’entreprises, est sur
le point de devenir le plus grand distributeur d’aliments frais
certifiés biologiques au Canada.
SunOpta a généré des revenus de 306 millions de
dollars en 2004, dont 76 millions provenaient de son groupe canadien de
distribution de produits alimentaires.
La société, qui puise ses racines dans la technologie de
la fragmentation par la vapeur, des minéraux industriels et du
recyclage environnemental, s’est réorientée presque
exclusivement vers les aliments biologiques, un secteur de 10 milliards
de dollars aux États-Unis dont les taux de croissance annuels se
situent entre 15 et 20 p. 100 comparativement à 1 et 3 p. 100 pour
l’ensemble de l’industrie alimentaire.
Selon Laura Telford, directrice générale de Canadian Organic
Growers, la sphère d’influence croissante des grandes sociétés
n’est pas bien vue par les fondateurs du mouvement biologique, qui
ont entrepris de créer un nouveau modèle d’agriculture
capable d’habiliter les agriculteurs locaux et de dynamiser les
collectivités rurales.
« Nous avions cette vision grandiose et, de bien des façons,
il est décevant de constater que nous reproduisons le système
agricole traditionnel », affirme-t-elle.
D’autre part, le fait que les acteurs importants aient été
attirés par un rendement de 20 p. 100 sur les investissements indique
que les producteurs biologiques sont dans la bonne voie.
« D’une certaine façon, c’est un compliment
pour l’industrie qui montre que nous avons conçu ce système
qui semble réellement fonctionner et qui attire les investissements
et j’éprouve donc des sentiments partagés à
cet égard », confie Laura Telford.
L’ancien modèle de l’agriculture biologique n’est
pas mort. Il y a encore beaucoup de produits qui se vendent par le biais
des coopératives, des magasins d’aliments naturels, des marchés
publics et d’autres contacts directs avec les clients.
Il y a quelques réfractaires, même du côté
de la transformation, qui ont résisté à l’envie
de vendre. C’est le cas de Nature’s Path Foods Inc., une entreprise
familiale située à Richmond, en Colombie-Britannique.
Dag Falck, directeur des programmes biologiques pour Nature’s Path,
le plus important fabriquant de céréales pour petit déjeuner
certifiées biologiques en Amérique du Nord, affirme que
l’entreprise a reçu des propositions alléchantes de
la plupart des grandes multinationales de transformation des aliments.
« Nous recevons au moins deux demandes de renseignements par mois,
et parfois plus, de différents courtiers, banquiers en placement
et ainsi de suite. »
La réponse est toujours la même : « Nature’s
Path n’est pas à vendre », déclare Dag Falck.
Selon lui, le secteur biologique en est encore à ses premiers
balbutiements et nombre d’entreprises qui se débattent pour
imposer leur marque ont tout simplement été sidérées
par les offres qu’on leur a faites.
En affaires depuis 1985, Nature’s Path est dans une situation financière
qui lui permet de ne pas céder à de telles tentations.
« Les affaires sont très bonnes », affirme Dag Falck,
qui refuse de dévoiler les revenus annuels de l’entreprise.
Le président et fondateur de l’entreprise, Arran Stephens,
tient à respecter les valeurs biologiques que sont la responsabilité
sociale, la durabilité environnementale et la viabilité
économique.
À en croire Dag Flack, ce n’est pas nécessairement
le cas des acteurs plus importants. Il compare la situation au passage
d’un agriculteur traditionnel à la culture biologique. Ils
ont tendance à être prédisposés aux anciennes
façons de faire.
« C’est le dilemme avec les très grandes sociétés
: elles arrivent avec la même mentalité. Elles n’acceptent
pas les principes de l’agriculture biologique. »
Il a remarqué, par exemple, que les grandes sociétés
ne soutiennent plus autant les conférences, les foires commerciales
et les réunions annuelles axées sur l’agriculture
biologique depuis que des indépendants sont passés entre
les mains des multinationales.
Il craint également que les multinationales tentent d’affaiblir
les normes et la réglementation sur l’agriculture biologique
afin de diminuer leurs coûts de fabrication.
Il y en a qui disent que cela se produit déjà aux États-Unis.
Le mois dernier, un comité du Congrès a inséré
une disposition de dernière minute au budget 2006 du ministère
de l’Agriculture afin que certains ingrédients synthétiques
soient permis dans les aliments biologiques, comme le proposait l’Organic
Trade Association, un organisme qui compte parmi ses membres des entreprises
telles que Kraft.
D’après Laura Telford, il est trop simpliste de blâmer
les multinationales pour ce qui se passe chez nos voisins du sud avec
la réglementation sur les aliments et la pâture biologiques,
surtout si l’on considère que ces multinationales constituaient
l’un des moteurs de la mise en place d’une norme nationale
en partant.
Elle dit que, dans un monde idéal, les éléments
synthétiques n’auraient pas leur place, mais que, dans la
réalité, il n’existe pas de substituts biologiques
pour des ingrédients comme l’acide ascorbique qui entrent
dans la composition d’un si grand nombre de produits.
D’autres prétendent que la véritable menace réside
dans le pouvoir d’achat des multinationales.
Robert Beauchemin, président de Table filière biologique
du Québec, un groupe de pression qui défend les intérêts
de l’agriculture biologique, affirme que les prix à la ferme
des aliments biologiques sont à la baisse dans sa province, tandis
que les prix de détail ne cessent d’augmenter.
« Alors, où va l’argent? L’argent qui avait
l’habitude d’être injecté dans le système
alimentaire va maintenant dans le système de distribution alimentaire
», ajoute-t-il.
D’après M. Beauchemin, le moment est peut-être venu
pour les producteurs biologiques d’explorer d’autres filières
de distribution.
Farmers Direct emploie cette tactique, explique Jason Freeman. La coopérative
s’est donnée pour mandat de communiquer directement avec
les fabricants alimentaires, en supprimant les courtiers et les négociants
en cours de route.
Il reconnaît toutefois que l’une des entreprises américaines
approvisionnées en céréales fourragères par
Farmer Direct est une coopérative laitière biologique qui
compte Wal-Mart parmi sa liste de consommateurs finaux.
Organic Valley Family of Farms, la plus importante coopérative
agricole biologique des États-Unis et le fabricant de la deuxième
plus grande marque de lait biologique, a une entente pour approvisionner
370 magasins Wal-Mart.
Contrairement aux rapports publiés dans lesquels on mentionne
que la coopérative a mis fin à sa relation avec la chaîne
en raison de tactiques de gonflement des prix, Organic Valley fait encore
affaire avec Wal-Mart.
Dans les faits, on a dû restreindre temporairement les ventes à
la suite d’un problème d’approvisionnement. L’entreprise
n’arrivait pas à répondre à la demande massive
de Wal-Mart, affirme David Bruce, porte-parole pour Organic Valley.
En réalité, l’entreprise est plutôt satisfaite
de ses relations suivies avec le plus grand détaillant au monde.
« Ce n’a certainement pas été quelque chose
de négatif », conclut-il.
Le CABC remercie The Westen
Producer de lui avoir accordé la permission d’afficher
cet article.
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