
Les substances toxiques environnementales et les troubles du développement
Tim Montague
RACHEL'S ENVIRONMENT & HEALTH NEWS, No 821
Site Web : http://www.rachel.org
7 juillet 2005
« La sixième année a été une année
difficile pour le fils autiste de Karen Singer. Pendant la récréation,
le jeune garçon se tenait à l'écart des jeux de ses camarades et se cachait
même parfois dans les toilettes de l'école quand il voulait pleurer en
paix. L'année suivante, il a compris que quelque chose clochait, mais
il ne savait pas comment s'y prendre pour améliorer la situation. Il suppliait
sa mère de lui expliquer ce qu'il avait : "Pourquoi est-ce
que je suis comme ça ? C'est quoi mon problème?" Selon
les parents, les enseignants, les chercheurs et les médecins, la majorité
des enfants autistes se rendent compte de leur différence dès la troisième
année et sont victimes d'intimidation ou sont carrément mis à l'écart
avant d'arriver au secondaire »[1].
On estime que les troubles du développement, comme l'autisme, l'hyperactivité
avec déficit d'attention, la dyslexie et l'agressivité, touchent actuellement
12 millions d'enfants américains de moins de 18 ans. Cela représente
près d'un enfant sur cinq. Un groupe de scientifiques du domaine de la
santé publique, dirigés par le Dr Susan Koger, estiment que
de 3 à 25 % des cas de troubles du développement sont imputables
à une exposition à des produits chimiques neurotoxiques présents dans
l'environnement[2]. Ces troubles affectent tous les aspects
du développement de l'individu : sa capacité à apprendre, à tisser
des liens avec les autres et à devenir un membre à part entière de la
société.
Les difficultés d'apprentissage de la lecture et de l'écriture touchent
près de quatre millions d'enfants d'âge scolaire. Les enfants atteints
de troubles du développement doivent apprendre à vivre avec ces difficultés.
Une fois rendus à l'âge adulte, ils éprouveront plus de difficulté à conserver
un emploi, à apprendre de nouvelles habiletés, à travailler et à s'entendre
de manière générale avec les autres. De nombreux troubles du développement
(comme l'agressivité et l'impulsivité) sont des précurseurs aux comportements
violents et criminels. En 2004, la population carcérale aux États-Unis
a progressé au taux de 933 personnes par semaine, et 75 % de ces
nouveaux détenus étaient Noirs ou Hispaniques, deux populations qui sont
touchées de manière disproportionnelle par les métaux lourds et autres
substances toxiques[3].
Les coûts pour la société
S'il est vrai que les effets des substances toxiques environnementales
sur le développement sont souvent (mais pas toujours) subtils, leur incidence
sur les plans économique et social est considérable. On n'a qu'à songer
aux effets dévastateurs qu'un plus faible niveau d'intelligence pourrait
entraîner : si les effets cumulatifs des substances toxiques environnementales
se traduisaient par une diminution de seulement 1 % du Q.I. moyen
des Américains (c'est-à-dire environ un point de Q.I.), les coûts annuels
pour la société s'élèveraient à 50 G$. Sur toute une vie, les coûts
se chiffreraient à un billion de dollars[4]. De plus,
ces effets se font sentir aux deux extrémités de la gamme de l'intelligence.
En effet, on noterait une augmentation du fardeau imposé au système social,
une diminution généralisée du rendement et une diminution du nombre de
figures marquantes capables de découvrir de nouvelles façons d'améliorer
nos conditions de vie.
Les émissions de mercure provenant des centrales seulement affectent
environ 500 000 enfants chaque année aux États-Unis. Leur Q.I.
plus faible entraîne des pertes financières annuelles de l'ordre de 1,3 G$
(en dollars de 2000; cette estimation s'élève à 8,7 G$ si l'on tient
compte de l'ensemble des sources de mercure dans l'environnement)[5].
Par ailleurs, ces statistiques ne tiennent aucunement compte des autres
coûts pour la société, y compris ceux qui sont imputables aux traitements
médicaux et thérapeutiques, à l'éducation spécialisée, à l'incarcération,
au counseling en matière de toxicomanie, etc.
Pendant ce temps, le secteur industriel et le gouvernement soutiennent
qu'une approche préventive ne serait pas viable du point de vue économique.
Par conséquent, il en coûte entre 81 G$ et 167 G$ chaque année
aux Américains pour les déficits neurologiques du développement, l'hypothyroïdie
et autres troubles connexes.
L'administration de George W. Bush critique ouvertement
les initiatives européennes comme le projet REACH (enregistrement, évaluation
et autorisation des produits chimiques) qui forcerait le secteur industriel
à procéder à une évaluation de la toxicité des produits chimiques avant
de les mettre en vente au public en général. Une telle position pourrait
entraîner une diminution des ventes de produits et de substances chimiques
de l'ordre de 30 G$ aux États-Unis[6]. Une étude
réalisée sur le sujet a démontré que le potentiel de revenus des bébés
nés aujourd'hui est SUPÉRIEUR de 110 à 318 G$ au potentiel de
revenus de la génération précédente parce que les poupons actuels N'AURONT
PAS été exposés aux même niveaux de plomb que leur prédécesseurs[7].
Effets de substances toxiques sur le développement de l'enfant
Les enfants sont particulièrement vulnérables aux produits chimiques
présents dans leur environnement parce qu'ils y sont davantage exposés
et qu'ils sont plus sensibles du point de vue physiologique. À poids égal,
les enfants ingèrent plus de nourriture et boivent plus d'eau que les
adultes. L'air qu'ils respirent est plus près du sol et peut contenir
jusqu'à dix fois plus de poussière et de particules que l'air respiré
par les adultes. De plus, les enfants portent plus souvent des objets
(qui peuvent être contaminés) à leur bouche. En 1993, la National Academy
of Sciences a réalisé une étude sur les pesticides en relation avec la
santé des enfants. La conclusion de cette étude stipulait que : « Un
des principes fondamentaux de la médecine pédiatrique est que les
enfants ne sont pas des "adultes miniatures"... En l'absence
de données à l'effet du contraire, on doit présumer que le niveau de toxicité
est supérieur pour les bébés et les enfants[8] ».
Le Dr Koger a passé en revue une partie de la documentation
disponible sur le plomb, le mercure et les pesticides : Nous savons
d'ores et déjà que l'exposition au plomb présent dans l'environnement
entraîne des difficultés d'apprentissage, un Q.I. plus faible, un déficit
d'attention, l'impulsivité, l'hyperactivité et un comportement violent.
Au départ, les scientifiques croyaient qu'il existait un seuil de toxicité
du plomb. Les études récentes démontrent au contraire qu'il n'existe aucun
seuil en dessous duquel l'exposition au plomb serait sans danger pour
la santé. Toute personne qui ingère du plomb verra son Q.I. diminuer.
Vers les milieu des années 1970, 40 % des enfants américains de moins
de cinq ans avaient un taux moyen de plomb dans l'organisme de 20 ug/dl
ou plus. À l'heure actuelle, le seuil jugé « sécuritaire »
par la EPA est de 10 ug/dl de plomb dans le sang. Vers le
milieu des années 1970, on estimait que plus de la moitié des enfants
noirs américains avaient un taux de plomb dans le sang qui dépassait 15 ug/dl[9].
Le méthylmercure (forme organique du mercure qui s'accumule dans l'organisme
des poissons et des animaux qui mangent du poisson) agit directement sur
le système nerveux central puisqu'il endommage et détruit les cellules
nerveuses. Il compromet le développement du cerveau et peut entraîner
la déficience mentale, la paralysie cérébrale, un Q.I. plus faible, des
pertes de mémoire de même que la diminution des capacités d'attention
et de la coordination physique. Les recommandations actuelles de la FDA
et de la EPA stipulent que les mères allaitantes et les jeunes enfants
doivent éviter de consommer des poissons dont on sait qu'ils contiennent
des taux élevés de mercure (ce qui inclut le thon blanc, le requin, l'espadon
et le thazard)[5]. Les principales sources de mercure
environnemental sont les centrales alimentées au charbon, les incinérateurs
à déchets et les volcans. Les sources attribuables à l'être humain comptent
pour 70 % des 5 500 tonnes (1,16 million de livres) de
mercure rejetées dans l'environnement chaque année[5].
Selon la EPA, environ 116 millions de femmes en âge de procréer « consomment
du poisson contaminé au mercure en quantités suffisantes pour poser un
risque pour la santé de leurs futurs enfants »[10].
Par définition, les pesticides sont des produits toxiques. Ils sont conçus
pour tuer les mauvaises herbes, les insectes, les ravageurs et autres
organismes indésirables en attaquant leurs systèmes nerveux et immunitaire.
De nombreux pesticides et leurs sous-produits (ce qui inclut les PCB)
sont extrêmement toxiques, persistants et bioaccumulatifs dans l'organisme
humain. Comme la physiologie fondamentale de notre système nerveux
ressemble à celle d'autres êtres vivants, les pesticides sont également
dommageables pour les systèmes nerveux et immunitaire de l'être humain
(voir à ce sujet l'article 660 sur le site Web de Rachel). Des 140
pesticides officiellement reconnus comme des substances neurotoxiques,
seulement 12 (soit 85 %) ont fait l'objet de tests relativement à
leur effet potentiel sur le développement des enfants[10].
Une étude réalisée sur des enfants mexicains ayant été exposés à des pesticides
a montré une plus grande incidence de déficits au chapitre de la mémoire,
de la créativité et des capacités motrices comparativement à des populations
n'ayant pas subi la même exposition. Les enfants ayant été exposé à des
pesticides avaient de la difficulté à dessiner de simples bonhommes-allumettes,
tâche que les enfants non exposés réalisaient sans problème[11].
Les limites de la science
Le Dr Koger a identifié six éléments qui font en sorte
qu'il est difficile d'établir une relation causale entre les substances
toxiques et les problèmes de santé :
1. Il n'existe aucun groupe témoin. Comme les substances toxiques environnementales
sont très répandues, il est difficile (mais pas impossible) de trouver
un groupe de personnes non exposées aux fins de comparaison avec des individus
exposés.
2. L'exposition à des produits chimiques multiples. L'interaction entre
les produits chimiques peut entraîner des effets différents que les produits
chimiques individuels.
3. Les effets sur le comportement et les habiletés cognitives sont subtils
et difficilement quantifiables.
4. La plupart des recherches sur les substances toxiques sont réalisées
en laboratoire sur des animaux, ce qui limite l'application des résultats
à la santé humaine.
5. Les effets de l'exposition peuvent prendre des mois, voire des années
à se manifester.
6. Le cerveau et les autres systèmes du corps humain sont plus vulnérables
aux produits chimiques pendant certaines étapes de leur développement.
Une exposition peut donc n'avoir aucune incidence à un certain moment
et une énorme incidence à un autre moment.
7. La variation génétique et l'incidence de l'environnement sur certains
facteurs génétiques compliquent encore davantage les choses.
Questions réglementaires et conclusion
On sait depuis longtemps que les produits chimiques présents dans l'environnement
sont potentiellement dangereux pour nos enfants. Malheureusement, la réglementation
est établie dans l'optique de la preuve de la toxicité. Elle ne cherche
pas à limiter l'exposition d'un nombre incalculable de personnes innocentes
et d'ainsi réduire les coûts sur les plans humain, économique et social.
Lorsque les États-Unis ont finalement interdit le plomb dans la peinture
et l'essence, les taux de plomb dans le sang ont chuté de façon spectaculaire.
Cependant, en l'absence de réglementation, le secteur industriel agira
selon ses propres besoins, c'est-à-dire qu'il mettra l'accent sur le profit
pour les actionnaires et ce, à n'importe quel prix (voir à ce sujet les
articles 771, 419, 421 et 427 sur le site Web de Rachel). La solution
de rechange consiste à adopter une approche proactive, comme c'est le
cas en Suède où les nouveaux produits doivent dorénavant être pratiquement
exempts : a) de substances persistantes et bioaccumulatives, b) de
plastiques PVC et de perturbateurs endocriniens, c) de métaux lourds
comme le plomb, le cadmium et le mercure[2]. Le gouvernement
américain ne participe pas à l'heure actuelle à ce mouvement d'amélioration
sur les plans éthique et technologique pour la société.
Le Dr Koger fait appel à ses collègues du milieu
de la santé afin qu'ils prennent position contre cette approche (évaluation
des risques et preuve des risques) qui cause énormément de torts et de
souffrances. La vaste expérience que le secteur industriel est actuellement
en train de réaliser sur les êtres humaines est contraire aux principes
déontologiques appliqués dans le cadre des essais pharmacologiques où
l'on pêche plus souvent par excès de prudence que de témérité.
Le Dr Koger demande avec instance aux psychologues (les
intervenants de première ligne les mieux préparés pour s'occuper des problèmes
liés aux troubles du développement) de jouer un rôle plus actif dans la
recherche de solutions de rechange comme la lutte antiparasitaire intégrée.
Elle les encourage à informer leur collectivité et à faire valoir leur
expertise technique relativement au nombre grandissant de substances toxiques
environnementales. Les psychologues, à titre de citoyens et de scientifiques,
peuvent aider à réduire notre fardeau toxique commun. Il en va de la santé
et de l'avenir de nos enfants.
========
[1] GROSS, Jane. As Autistic Children Grow, So Does
Social Gap, The New York Times, 26 février 2005,
p. A1.
[2] KOGER, Susan M., Ted SCHETTLER, et Bernard WEISS.
Environmental Toxicants and Developmental Disabilities: A Challenge
for Psychologists, American Psychologist, avril 2005, Vol. 60,
No 3, pp. : 243 à 255.
[3] Incarceration Project http://www.sentencingproject.org/pdfs/1044.pdf
[4] WEISS, Bernard. Vulnerability of children and
the developing brain to neurotoxic hazards, Environmental Health
Perspectives, juin 2000, Vol. 108 (supplément 3), pp. :
375 à 381.
[5] TRASANDE, Leonardo et coll. Public Health
and Economic Consequences of Methyl Mercury Toxicity to the Developing
Brain, Environmental Health Perspectives, mai 2005, Vol. 113,
No 5, pp. : 590 à 596.
[6] BECKER, Elizabeth.White House Undermined Chemical
Tests, Report Says, The New York Times, 2 avril 2004,
p. C2.
[7] GROSSE, S.D. et coll. Economic gains resulting
from the reduction in children's exposure to lead in the United States,
Environmental Health Perspectives, juin 2002, Vol. 110,
No 6, pp. : 563 à 569.
[8] LANDRIGAN, Philip J. et coll. Pesticides
in the Diets of Infants and Children, Washington, National Academy
Press, 1993.
[9] PIRKLE, James L. et coll. The Decline in Blood
Lead Levels in the United States, Journal of the American Medical
Association, 27 juillet 2004, Vol. 272, No 4,
pp. : 284 à 291.
[10] SCHETTLER, Ted et coll. In Harm's Way: Toxic
Threats to Child Development, Cambridge, Greater Boston Physicians
for Social Responsibility [GBPSR], 2000.
[11] GUILLETTE, Elizabeth A.et coll. An Anthropological
Approach to the Evaluation of Preschool Children Exposed to Pesticides
in Mexico, Environmental Health Perspectives, juin 1998,
Vol. 106, No 6, pp. : 347 à 353.
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