
De gros intérêts commerciaux dans le commerce de détail
des aliments biologiques
Par Sean Pratt, Western Producer, salle
des nouvelles de Saskatoon
Quand une entreprise comme Wal-Mart signifie son intention
d’élargir sa participation au commerce des produits biologiques,
c’est selon les gens un signe de l’évolution et de
la maturation du secteur ou un signe de la fin des temps.
« Nous sommes particulièrement enthousiasmés
par les aliments biologiques, la catégorie d’aliments qui
connaît la plus forte croissance », a dit récemment
le président-directeur général de Wal-Mart, Lee Scott,
à une assemblée des actionnaires.
Cette déclaration fracassante a suscité des
réactions mitigées d’acteurs du secteur biologique
comme Jason Freeman, gestionnaire des ventes et du marketing de Farmer
Direct Co-operative Ltd., une coopérative de Regina appartenant
aux producteurs et qui représente 65 fermes familiales biologiques.
« Le bon côté, c’est qu’ainsi
le secteur biologique devient vraiment grand public », dit Freeman.
Cet intérêt accru manifesté par le plus grand détaillant
au monde et par d’autres grosses sociétés a propulsé
le secteur biologique à un tout nouveau niveau d’acceptation
de la part des consommateurs et a donné une énorme impulsion
aux ventes de produits biologiques.
Le mauvais côté, c’est que cela laisse
présager une plus grande consolidation du secteur entre les mains
des sociétés multinationales, le fléau des fondateurs
du mouvement biologique.
« Voilà ce qui nous préoccupe, on craint
que si la culture biologique devient grand public avec Wal-Mart, le prix
à la ferme ne finisse par diminuer parce que Wal-Mart est un si
gros acheteur qu’il peut influencer le marché », dit
Freeman.
Phil Howard, chercheur aux études postdoctorales
du Center for Agroecology and Sustainable Food Systems de l’University
of California, a créé un graphique plein de flèches
qui montre comment le secteur de la transformation des aliments biologiques
a été usurpé par les multinationales.
Par une série d’acquisitions et d’alliances
stratégiques, les plus grands transformateurs au monde comme Kraft,
Heinz, ConAgra, Cargill, General Mills, Kellog et Dean Foods ont absorbé
les principales marques biologiques aux États-Unis.
« Presque toutes ont été achetées
par les grands transformateurs d’aliments multinationaux»,
dit Howard.
La prise de contrôle a commencé à la
fin des années 90, quand la norme biologique nationale des États-Unis
a commencé à prendre forme et à fournir des règles
et une structure à ce qui avait été jusque-là
une industrie non réglementée connaissant des taux de croissance
phénoménaux.
C’est alors que les multinationales ont commencé
à avaler les exploitations indépendantes à des prix
dépassant de beaucoup leur valeur comptable, dit Howard.
« Il était difficile pour ces petites sociétés
biologiques de ne pas accepter ces offres. »
Le Canada n’a pas été à l’abri
de la tendance à la consolidation, bien que les acquisitions n’aient
pas été aussi nombreuses au nord de la frontière,
où il y a moins d’entreprises de fabrication pour commencer
et où on a mis l’accent sur de plus petites cultures comme
le lin et les pois plutôt que sur le maïs et le soya, qui sont
les cultures qui intéressent les grandes entreprises.
SunOpta Food Group, une entreprise américaine, a
acquis Pro Organics, Wild West Organic Harvest, Simply Organic, Supreme
Foods et plusieurs autres sociétés en cours de route pour
devenir le principal distributeur d’aliments certifiés biologiques
au Canada.
SunOpta a généré 306 millions de dollars
de revenus en 2004, dont 76 millions de dollars de son groupe canadien
de distribution d’aliments.
L’entreprise, qui a ses racines dans la technologie
de l’explosion à vapeur, les minéraux industriels
et le recyclage environnemental, s’est presque entièrement
réorientée vers le secteur biologique, un secteur alimentaire
de 10 milliards de dollars américains qui connaît des taux
de croissance annuelle de 15 à 20 % contre 1 à 3 % pour
l’industrie alimentaire dans son ensemble.
Laura Telford, directrice exécutive des producteurs
biologiques du Canada, dit que la croissance de la sphère d’influence
des grandes entreprises est mal perçue par les fondateurs du mouvement
biologique qui ont entrepris de créer un nouveau modèle
d’agriculture qui devait conférer l’autonomie aux fermiers
locaux et créer des collectivités rurales dynamiques.
« Nous avions cette grande vision, alors à
plusieurs égards, c’est décevant de voir que nous
reproduisons le système d’agriculture conventionnelle »,
dit-elle.
En revanche, le fait que les grandes entreprises soient
attirées par un rendement de 20 % résultant de leur investissement
montre bien qu’il y a du bon dans la méthode des producteurs
biologiques.
« D’une certaine manière, c’est
un compliment pour notre industrie qui a conçu ce système
qui semble fonctionner et attirer des investissements, alors j’ai
des sentiments mitigés sur cette question », dit Telford.
L’ancien modèle biologique n’est pas
mort. Beaucoup de produits sont encore écoulés dans des
coopératives, des magasins de produits naturels ou des marchés
en plein air et par d’autres formes de contact direct avec le client.
Même du côté de la transformation, il
y a de la résistance, quelques fabricants qui ont résisté
à l’envie de vendre. L’un d’eux est Nature’s
Path Foods Inc., une entreprise familiale située à Richmond,
en C.-B.
Dag Falck, gestionnaire du programme biologique chez Nature’s
Path, le plus grand fabricant de céréales de petit déjeuner
certifiées biologiques en Amérique du Nord, dit que l’entreprise
a reçu des offres alléchantes de la plupart des principales
sociétés multinationales de transformation des aliments.
« Nous recevons un minimum de deux demandes par mois
de divers courtiers, preneurs fermes, etc. ».
La réponse est toujours la même : « Nature’s
Path n’est pas à vendre », dit Falck.
Il dit que le secteur biologique en est encore à ses débuts
et que beaucoup d’entreprises qui se débattent pour se tailler
une place ont été simplement éblouies par les offres
qu’elles ont reçues.
Nature’s Path, qui est en affaires depuis 1985, est
dans une situation financière qui lui permet de résister
à de telles tentations.
« Nous nous portons très bien », dit
Falck, qui a refusé de divulguer le chiffre d’affaires annuel
de l’entreprise.
Le président et fondateur de la société,
Arran Stephens, veut demeurer fidèle aux valeurs biologiques de
responsabilité sociale, de durabilité environnementale et
de viabilité économique.
Falck dit que ce n’est pas nécessairement le
cas des grandes entreprises. Il les compare à un agriculteur conventionnel
qui se convertit au biologique : il y a chez lui une prédisposition
à faire les choses de l’ancienne manière.
« C’est cela le dilemme que posent les entreprises
vraiment grosses : elles arrivent sans changer leur état d’esprit.
Elles n’adoptent pas les principes biologiques. »
Par exemple, il a remarqué une baisse nette du soutien
accordé par les entreprises aux conférences, aux salons
et aux assemblées annuelles du biologique depuis que les indépendants
se sont vendus aux multinationales.
Une autre de ses craintes, c’est la possibilité
que les multinationales tentent de diluer les normes et les règlements
auxquels l’agriculture biologique est soumise dans le but de réduire
leurs coûts de fabrication.
Certains disent que cela est déjà en train
de se produire aux États-Unis.
Le mois dernier, un comité du Congrès a inséré
dans le budget 2006 du ministère de l’Agriculture une disposition
de dernière minute favorable à l’autorisation de la
présence de certains produits synthétiques dans les aliments
biologiques proposée par l’Organic Trade Association, une
organisation qui compte parmi ses membres des entreprises comme Kraft.
Telford dit qu’il est simpliste de rendre les multinationales
responsables de ce qui arrive à la réglementation sur les
aliments biologiques et les aliments du bétail au sud de la frontière,
surtout quand on sait qu’elles ont été l’un
des principaux promoteurs de l’établissement d’une
norme nationale.
Elle dit que dans un monde parfait l’on n’aurait
pas besoin de produits synthétiques mais que dans la réalité
il n’y a pas de substitut biologique pour des choses comme l’acide
ascorbique qui est utilisé dans tant de produits.
Mais d’autres disent que c’est le pouvoir d’achat
des multinationales qui est la vraie menace.
Robert Beauchemin, président de la Table filière
biologique du Québec, un groupe de pression du biologique, dit
que dans sa province, les prix à la ferme des produits biologiques
chutent tandis que les prix de détail continuent à augmenter.
« Alors, où va l’argent? L’argent
qui allait dans le système alimentaire va maintenant dans le système
de distribution des aliments », dit-il.
Beauchemin dit qu’il est peut-être temps pour
les producteurs biologiques d’explorer des circuits de distribution
différents.
Farmers Direct emploie cette tactique, dit Freeman. Il a
le mandat de communiquer directement avec les fabricants d’aliments
en éliminant les intermédiaires.
Mais il reconnaît que l’une des entreprises
auxquelles il fournit du grain fourrager aux États-Unis est une
coopérative laitière biologique qui compte Wal-Mart parmi
ses utilisateurs finaux.
Organic Valley Family of Farms, la plus grosse coopérative
d’agriculteurs biologiques aux États-Unis et le fabricant
de la seconde marque en importance de lait biologique, a conclu une entente
d’approvisionnement de 370 magasins Wal-Mart.
Contrairement aux rumeurs selon lesquelles la coopérative
aurait mis fin à son entente avec la chaîne en raison de
ses tactiques de profiteur, Organic Valley fait encore affaire avec Wal-Mart.
Ce qui s’est vraiment passé, c’est que
les ventes ont dû être restreintes temporairement en raison
d’un problème d’approvisionnement. L’entreprise
ne pouvait suivre la demande de Wal-Mart, dit David Bruce, porte-parole
d’Organic Valley.
En fait, la société est assez satisfaite de
sa relation en cours avec le plus grand détaillant du monde.
« Cela n’a certainement pas été
une mauvaise chose », dit David Bruce.
Le CCAB remercie Western
Producer de lui avoir permis d’afficher cet article sur son
site Web. Novembre, 2006
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